Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Les pauvres gens » de Fiodor Dostoïevski

Aujourd’hui, place au premier roman de Dostoïevski :

 les-pauvres-gens-de-fiodor-dostoievski

 

Genèse du roman

Dostoïevski a raconté comment l’idée de ce roman épistolaire lui était venue,  en se promenant un soir d’hiver dans Pétersbourg. Toute la ville lui apparut comme une rêverie fantastique.  » C’est alors que m’apparut une autre histoire, dans quelque coin sombre, un cœur de conseiller titulaire, honnête et pur, candide et dévoué à ses chefs, et avec lui, une jeune fille, offensée et triste, et leur émouvante histoire me déchira le cœur.

Traduction de Marc Chapiro lu sur www.ebooksgratuits.com

 

Ce que j’en pense

Ce roman nous propose la correspondance entre les deux héros, qui s’étale sur quelques mois, du 8 avril au 30 septembre de la même année.

D’un côté, Makar Dievouchkine, un fonctionnaire d’un certain âge, qui recopie (calligraphie plutôt) des lettres officielles et vit chichement en colocation.

Il échange des lettres avec une voisine plus jeune que lui : Varvara Alexéievna, qu’il appelle Varinka. Ils sont parents éloignés et se racontent leurs misères, la vie n’étant pas tendre avec eux. Leurs appartements aussi délabrés l’un que l’autre se font face et il peut voir bouger le rideau ou regarder ses fleurs.

Varinka est nostalgique de son enfance à la campagne et ne s’habitue pas à la vie à Saint-Pétersbourg, où elle dit avoir été grugée par une cousine et vit de quelques travaux de couture.

Avec ce fonctionnaire zélé, perfectionniste qui sombre peu à peu, Dostoïevski livre un tableau touchant de la décrépitude de cet homme qui redoute la honte de la misère, sa crainte de ne plus pouvoir payer son loyer, et d’être mis à la rue, le comble de la déchéance et en même temps qui s’accroche pour rester digne le plus longtemps possible et se rend chaque jour à son travail en dépit de sa tenue vestimentaire.

On retrouve l’amour pur selon la conception de l’auteur : amour filial, vue la différence d’âge ? platonique ? en tout cas asymétrique car Varinka profite de lui, souffle le chaud et le froid, le manipule, mais l’auteur lui laisse-t-il vraiment une place ? elle reste un être humain face au petit homme intègre, dévoué, soumis, plein de compassion, presque christique.

On voit la bienveillance de Makar qui dépense son argent, emprunte pour apporter un peu de confort à sa « petite mère », il donne alors qu’il est encore plus dans le besoin qu’elle…

Dostoïevski nous décrit dans le détail les vêtements usés aux coudes, parfois jusqu’à la trame, les chaussures en miettes, semelles béantes, un tableau sans concession de la misère mais avec une certaine dignité de l’âme, donnant de grands coups de griffes au passage à la description du fonctionnaire que fait Gogol dans « Le manteau » : il est inconvenant de tourner ainsi en dérision un fonctionnaire… mais c’est sa façon de lui rendre hommage, en creusant davantage son héros.

Dostoïevski dénonce aussi l’importance des cancans, des moqueries, Makar est très sensible au « qu’en dira-t-on » et personne ne l’épargne. Parmi les autres pauvres gens, j’ai bien aimé Pokrovski, alcoolique qui cherche la rédemption dans ses rapports avec son fils, étudiant colocataire de Makar.

« Pokrovski était un jeune homme pauvre, extrêmement pauvre. Sa santé ne lui permettait pas de suivre régulièrement les cours, et c’est plutôt par une sorte d’habitude qu’on continuait à le qualifier d’étudiant. »

Beau roman, (le premier) écrit en 1845, l’auteur ayant à peine plus de vingt ans, nous offre un bel échange épistolaire où les deux héros retracent leur situation, leurs émotions sans tabou mais avec beaucoup de pudeur. On retrouve déjà l’auteur torturé qui nous proposera plus tard des chefs-d’œuvre…

Je continue donc mon histoire d’amour avec l’ami Fiodor (ô Honoré, je te suis infidèle !!!) et dire qu’il m’aura fallu quarante ans pour le découvrir réellement alors que j’ai beaucoup aimé « Crime et châtiment » à l’époque… Je crois qu’il y un moment dans notre vie où l’on est prêt à rencontrer une œuvre, un auteur, les lectures précédentes et les évènements de nos vies  ayant préparé le terrain…

Challenge XIXe siècle 2017

 

Extraits

Oh ! Varinka ! Varinka ! Ne vous lamentez pas. Les larmes sont impuissantes contre le malheur, je le sais, ma petite mère, je le sais par expérience.

Qu’adviendra-t-il de moi, ciel ! que sera mon destin ? C’est dur de me trouver dans une telle incertitude, de ne pas avoir d’avenir devant moi, au point d’être incapable d’imaginer, même de loin, ce qui m’arrivera par la suite. Quant à regarder derrière moi, je n’en ai pas le courage.

Il peut arriver à un homme de se méprendre lui-même sur ce qu’il sent et d’en faire des tartines absurdes. La faute en est uniquement cette sotte impulsivité de notre cœur.

Nous autres vieux, ou plutôt gens d’un certain âge, nous nous attachons aux choses anciennes comma à des amis très proches. L’autre appartement était très étroit. Les murs – à quoi bon en parler ? – les murs étaient semblables à tous les autres murs et ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Mais le souvenir de ce passé m’emplit de nostalgie et me rend mélancolique aujourd’hui.

Les souvenirs, qu’ils soient gais ou amers, sont toujours douloureux. Il en est ainsi pour moi en tout cas. Mais cette souffrance aussi est douce. Aux heures où le cœur ploie sous l’infortune, où une lourde mélancolie envahit l’âme assombrie par les épreuves, les souvenirs viennent la rafraîchir et la ranimer comme ces gouttes de rosée que l’humidité du soir dépose après une journée étouffante, sur les fleurs et qui rappellent à la vie les pauvres pétales presque desséchés déjà, brûlés par la chaleur implacable du soleil.

La littérature, c’est un tableau et un miroir. On y trouve des passions, de l’expression, une critique tellement fine, des enseignements et des documents.

On se cache de son mieux, on se fait petit, on s’efforce de passer inaperçu, on craint parfois de mettre le nez dehors, parce qu’on n’aime pas les jugements d’autrui, parce qu’on a peur d’être tourné en ridicule pour un rien, et voilà que toute votre vie civique ou familiale, se trouve étalée sans vergogne dans la littérature.

L’homme pauvre est exigeant, méfiant. Il a sa façon à lui de voir le monde, et il regarde chaque passant de travers, il promène autour de lui des regards inquiets, dressant l’oreille à chaque mot qu’il entend…

Mais je vous dirai que l’homme pauvre possède en tout cas la même pudeur que vous, par exemple, en tant que jeune fille.

 

 

Lu en février 2017

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7 commentaires sur « « Les pauvres gens » de Fiodor Dostoïevski »

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