Publié dans Non classé

« Mon frère a un pétard dans la tête » Christine Deroin

Je vous parle aujourd’hui d’un livre reçu dans le cadre de l’opération « masse critique ado »:

 Mon frère a un pétard dans la tête Christine Deroin

Quatrième de couverture

Dans ce roman, la maladie abordée est la dépendance au cannabis. À la mort de leur grand-mère, Agathe et Quentin se retrouvent seuls – leur mère les ayant abandonnés lorsqu’ils étaient enfants et leur père très souvent absent. Dans leur grande maison, les amis de Quentin les rejoignent pour des soirées où le cannabis circule librement.

Quentin sombre de plus en plus dans l’addiction. Agathe, plus raisonnable, essaie de se sevrer. Chaque soir, elle raconte ses sensations, ses frayeurs et sa lutte à un joint qu’elle a rangé dans une boîte et qu’elle a juré de ne jamais fumer. Quentin a basculé dans la drogue et pour Agathe, cette maladie n’est pas facile à appréhender…

 

Ce que j’en pense

Tout d’abord je tiens à remercier babelio et les éditions « Oskar » qui m’ont permis de lire ce livre et de découvrir la collection.

Agathe roule un dernier joint et s’adresse à lui, lui parle régulièrement car elle décidé d’arrêter le cannabis.

« Cela fait huit mois que nous nous connaissons, mais nous étions trop fusionnels, m’a-t-on fait comprendre. En fait, j’étais trop attaché à toi, et ça nuisait à ma vie. J’en suis consciente, mais j’avais l’impression que tu me faisais tellement de bien. » P 6

Elle nous décrit ainsi, l’engrenage, le premier joint récréatif avec son frère est ses copains, le samedi soir alors que leur père les laisse seuls et que leur mère est partie depuis longtemps. Elle est en plein désarroi, car la grand-mère, le pilier de la famille, est décédée brutalement.

Le côté festif du début avec la levée des angoisses et des inhibitions, puis la phase planante où tout lui devient indifférent, la chute des résultats scolaires, les amies qui s’éloignent laissant la place à ceux qui sont dans le même trip qu’elle et son frère. Le père qui les surprend un soir et que cela amuse car il a fumé autrefois ne se rend pas compte de ce qui est en train de se passer.

La lente descente est très bien décrite avec des mots d’une adolescente de quinze ans: le désintérêt, les lendemains passés au lit, les prises qui se rapprochent, le deal qui entre en scène…

Ce texte émane de Christine Deroin qui anime des ateliers d’écriture, et dans la deuxième partie, on laisse la place à Marie-Odile Krebs, psychiatre qui explique comment l’addiction se met en place, les différents types de cannabis (60 composés : les cannabinoïdes) et les conséquences sur la santé.

Ce livre est très bien fait, accessible, c’est un outil de travail intéressant pour expliquer aux jeunes, ce qu’est vraiment le cannabis et quelles en sont les conséquences. A la fin, on a la liste de tous les sites utiles. La page de couverture et le titre m’ont bien plus.

Les éditions « Oskar » proposent d’autres ouvrages du même type, sur l’autisme, l’hyperactivité, la schizophrénie, les troubles bipolaires…

 

Les auteurs

Christine Deroin, artiste passionnée de théâtre, auteure de romans, anime des ateliers d’écriture auprès de patients.

Marie Odile Krebs, professeure de psychiatrie à l’université Paris Descartes et chef de service à Sainte-Anne/Inserm, décrivant l’addiction à la drogue, les comportements à risque, les symptômes, les traitements.

 

Extraits

Je crois qu’après l’abandon de ma mère et la mort de mon grand-père paternel quand j’avais trois ans, cette famille réduite à ma grand-mère, mon père et mon frère, je l’avais transformée en un cocon où rien de grave ne pouvait m’arriver. J’y croyais ferme.  Le premier soir où je t’ai partagé, j’ai retrouvé ce cocon. P 15

Ces sensations que tu m’as procurées, je ne les retrouverai jamais,enfin, je crois pas. On ne peut pas atteindre un tel nirvana toute seule, sans ta présence et ton aide. P 16

Je me dévisse le nombril pour savoir comment je m’appelle et qui je suis. La parfaite palourde au cerveau dans le pied. Ce qui est sûr, c’est que là, en ce moment, je lui ressemble. Limace, palourde, je m’aime, je m’adore. P 17

J’avais l’impression à chaque soirée où je faisais une bêtise en participant à ce joint, et le fait que mon père rigole comme si c’était normal me mettait mal à l’aise. Il ne jouait pas son rôle. Il aurait dû se fâcher. P23

                                                                                   

Ah ! Tu peux être fier de toi ! En fait, tu n’es qu’un tas d’emmerdements roulés dans une feuille de papier. Tu fais tout foirer : les cours, les amis, les frères, tu rends tes fumeurs incapables de se bouger, et en plus, tu donnes l’impression que c’est ça la vraie vie, comme si tu rendais intelligent et lucide sur le monde, alors que tu bousilles ma matière grise et que tu rends amorphe. P 53

 

Lu en mars 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Entre la mort et la vie » : Alexeï Apoukhtine

Je vous parle aujourd’hui d’un auteur, inconnu pour moi jusqu’à il y a quelques jours à peine, avec cette  nouvelle écrite en 1892:

 Entre la mort et la vie Alexeï Apoukhtine

 

Résumé

Ce texte nous raconte ce qui se passe au moment de la mort et dans les heures qui suivent : ce que voit le héros, le comportement des proches, les images qui reviennent et la possibilité d’une réincarnation…

 

Ce que j’en pense

Ce texte est très beau récit fantastique, mais aussi philosophique, avec une analyse fine, l’auteur explorant toutes les possibilités qui donnent un sens à la vie et à la mort.

Tout d’abord, le héros voit et entend ce qui se passe autour de lui, le comportement, le chagrin, l’organisation des funérailles, l’avis de décès, les prières. Puis, peu à peu, les images du présent sont moins nettes et d’autres souvenirs affleurent, les émotions qu’il a ressenties alors comme une hyperesthésie ou une lucidité particulière.

L’auteur nous décrit ensuite le passage vers un univers qui peut évoquer l’enfer, où ces lieux où les âmes errent dans d’autres religions…

J’ai bien aimé la manière dont Alexeï Apoukhtine décrit les sensations de déjà-vu, la possibilité de vies antérieures, et donc de vies futures, donnant ainsi un sens à la vie comme à la mort, le cycle des existences.

Ce thème me passionne, donc sa théorie m’a beaucoup plu car le texte a été écrit en 1892, donc de telles idées ne courraient pas les rues et il fallait oser.

Ce texte est très bien écrit, plein de sensibilité et de poésie, bien trop court et je sens que je vais continuer à explorer l’univers de cet auteur.

Bref, j’ai adoré…

Les challenges ont du bon, ils permettent de découvrir des trésors… et le premier trimestre de celui-ci donnait une « prime » pour les auteurs russes, je crois bien que je vais continuer à les explorer

Challenge XIXe siècle 2017

 

L’auteur

Né en 1840, Alexeï Apoukhtine (en russe : Алексей Николаевич Апухтин) est un nouvelliste, un romancier et un poète russe.

Il meurt en 1893 à Saint-Pétersbourg.

Beaucoup de ses textes furent mis en musique par Tchaïkovski, par Sergueï Rachmaninov, etc…

 

Extraits

On pleure sur moi ; dans un instant, on va me mettre au cercueil ; dans deux jours on m’ensevelira ; mon corps, qui, tant d’années, m’a obéi, n’est plus mien ; sûrement je suis mort ; et cependant je continue à voir, à entendre, à comprendre. La vie persiste peut-être quelque temps dans le cerveau ; mais, en somme, le cerveau lui aussi, fait partie du corps. Ce corps est un logement que j’ai habité bien des années et que j’ai enfin résolu de quitter : portes et fenêtres sont larges ouvertes, tous les meubles ont déjà été emportés, tous ses hôtes l’ont quitté, sauf le maître qui, au moment de sortir, s’arrête et jette un dernier regard sur les chambres où bruissait sa vie et dont le vide et le silence maintenant l’étonnent.

Le pressentiment a son rôle dans la vie de chacun de nous, et il ne déçoit pas. Le poète parle avec une admirable justesse quand il dit : « Les événements futurs jettent une ombre devant eux. »

Ma femme était sans doute très attristée de ma mort ; mais, dans toute manifestation extérieure de douleur, il y a presque toujours une certaine dose d’effet théâtral : l’homme même le plus sincèrement attristé ne peut oublier que les autres le regardent.

Le grand problème qui m’avait tourmenté toute ma vie était résolu : la mort n’existe pas, la vie est infinie.

Si la matière est immortelle, pourquoi faudrait-il que la conscience se dissipât sans traces, et, si elle disparaît, d’où venait-elle et quel est le but de cette apparition éphémère ? Il y avait là des contradictions que je ne pouvais admettre.

On ne peut admettre que la vie soit faite pour la seule souffrance ; elle doit avoir quelque autre but ; mais le connaîtrai-je jamais ?

L’homme ne sait rien des choses essentielles : il ignore pourquoi il naît, pourquoi il vit, pourquoi il meurt ; il oublie ses existences passées et ne pressent pas les futures. Et veut-il sortir des ténèbres, s’efforcer de comprendre, essayer d’améliorer son existence, ses efforts sont vains, ses inventions, même géniales, ne résolvent pas une seule des questions qui le troublent.

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Apoukhtine%20-%20Entre%20la%20mort%20et%20la%20vie.htm

 

Lu en mars 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Oblomov, Scènes de la vie russe » par Ivan Gontcharov

Je vous parle aujourd’hui d’un auteur russe que je découvre :

Oblomov de Ivan Gontcharov 

Résumé :

Elie Ilitch Oblomov est un propriétaire terrien qui a laissé son domaine pour venir habiter en ville. Il a travaillé un temps comme fonctionnaire et a fini par démissionner

Une journée de sa vie se résume ainsi : se lever, peut-être ou pas tout de suite, échanger des propos aigres-doux avec son valet : se laver ou pas…  Ce jour-là, on voit défiler dans sa chambre, plusieurs personnes : des amis qui tentent de l’inviter à sortir pour la fête, et surtout deux pique-assiettes qui vivent à ses crochets.

Le propriétaire lui a fait savoir qu’il devait déménager mais inenvisageable, trop compliqué et en plus il reçoit une lettre de son intendant lui annonçant la baisse de ses fermages.

Il faut agir mais…. Il préfère rester couché.

 

Ce que j’en pense

J’ai lu ce livre via le site ebooks libres et gratuits et j’ai eu du mal, l’impression qu’il n’y avait pas de logique, et pour cause… je me suis aperçue en lisant des critiques sur babelio.com qu’il manquait une partie : Stolz n’est présent que par les souvenirs et pas d’Olga !!!

Frustration extrême donc.

Ce que j’en retiens, c’est l’éloge de la paresse certes, car Elie passe son temps couché, tourné vers le passé, la nostalgie de l’enfance où tout était mieux, il remet tout à plus tard, il procrastine dirait-on aujourd’hui… on constate le même état d’esprit chez son père, la vie au présent, le fatalisme.

Surtout, c’est loin d’être aussi simple, notre héros semble plutôt atteint de mélancolie, neurasthénie… même l’idée de vivre semble le fatiguer, même lire ; sortir de chez lui l’angoisse. Parfois, il s’enflamme quelques instants, des idées bouillonnent avant qu’il ne retombe dans son apathie.

On a parlé de : Oblovisme, le terme utilisé en Russie est oblomovchtchina, pour décrire cet état de langueur mélancolique. Tout était mélancolique à l’époque, sous la férule de Nicolas 1er, les êtres mais aussi les chants, les écrivains avaient été réduits au silence.

« Ainsi dit-on qu’autrefois le peuple était plus robuste… On ne le faisait point pâlir sur des livres qui soulèvent des milliers de questions ; or, les questions rongent l’intelligence et le cœur et abrègent la vie. »

J’ai aimé cet aspect du roman, ainsi que les souvenirs d’enfance à Oblomovka avec sa famille qui veillait sur Elie comme un objet très précieux qu’il ne fallait pas casser, ainsi que se relations avec Zakhar son valet : ce dernier est très dévoué à son maître, mais n’hésite pas à le calomnier, à le voler. Cette terre est vécue comme un refuge, un paradis perdu.

J’ai l’impression d’être passée à côté d’un chef-d’œuvre de la littérature russe réaliste, mais, malgré les critiques élogieuses, je n’ai pas envie pour l’instant de lire la version « entière », car suivre ce héros nécessite beaucoup d’énergie. Voir l’extrait de l’adaptation au théâtre, avec Guillaume Gallienne jouant Oblomov éveille un peu ma curiosité…

Je remanierai ma critique si je change d’avis…

Challenge XIXe siècle 2017

 

L’auteur

Ivan Aleksandrovitch Gontcharov,  né à Simbirsk le 18 juin 1812 et mort à Saint-Pétersbourg le 27 septembre 1891, est un écrivain russe célèbre au XIXe siècle, considéré comme un maître du réalisme.

 

Extraits

Garder le lit était son état normal. Quand il restait chez lui – et il ne sortait presque jamais – il était toujours au lit, et nécessairement dans la même pièce où nous l’avons trouvé, et qui lui servait de chambre à coucher, de cabinet et de salon de réception.

Le journal était de l’année précédente et, si l’on avait trempé une plume dans l’encrier, peut-être qu’une mouche effrayée s’en serait échappée en bourdonnant.

La famille des Oblomov avait jadis été riche… Seuls, les domestiques qui avait blanchi à son service se passaient les uns aux autres la mémoire fidèle du temps qui n’était plus, et la chérissait comme une relique.

Toujours, il faisait ses préparatifs, toujours il était sur le point de vivre, toujours il brodait son avenir des couleurs de son imagination ; mais à chaque année qui passait, il était obligé de modifier son plan et de laisser de côté un lambeau de sa broderie.

C’est ainsi qu’il traversa la société et abandonna paresseusement toutes les illusions juvéniles qui l’avaient trompé, et auxquelles lui-même avait failli, tous les souvenirs tendres, mélancoliques, brillants qui parfois, même au déclin de l’âge, font battre le cœur des autres hommes.

Il se refroidissait encore plus vite qu’il ne s’enthousiasmait, et ne revenait plus jamais au livre abandonné.

L’étude eut sur Oblomov une bizarre influence. Chez lui entre la science et la vie s’ouvrait un abîme profond, qu’il n’essaya même pas de combler. Pour lui, la vie était la vie et la science était la science.  

Et il rentra dans sa solitude sans le bagage de savoir capable de diriger sa tête qui vaguait à l’aventure et sa pensée qui sommeillait dans l’oisiveté. Que faisait-il donc ? Toujours, il continuait à broder la trame de sa propre existence.

Il éprouvait des souffrances inconnues, sans nom, une sorte de nostalgie et de vagues aspirations vers un pays lointain…

Lu en mars 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« La femme d’un autre et un mari sous le lit » de Fiodor Dostoïevski

Et voilà, une rechute… je suis tombée sur une critique de cette nouvelle de Dostoïevski et je n’ai pas pu résister…

la femme d'un autre et un mari sous le lit de Fiodor Dostoïevski

 

Résumé

Persuadé que sa femme le trompe, Ivan Andréiévitch est prêt à tout pour confondre l’infidèle. Il la suit et la guette pendant des heures, il l’espionne et ouvre son courrier à la recherche d’une preuve, il se cache et se ridiculise…

 

Ce que j’en pense

Une autre corde de plus à l’arc de Fiodor Dostoïevski, il peut être drôle !

Il nous livre ici, une comédie sur la jalousie et le mari trompé, ou qui croit l’être, un récit proche du Vaudeville. Mais bien sûr, avec sa touche personnelle avec un héros tourmenté qui interprète tout en fonction de sa présomption.

La nouvelle est composée de deux parties : dans la première, Ivan espionne sa femme, prenant un passant à témoin ce qui donne un long dialogue qui permet de penser qu’il pourrait s’agir de l’amant présumé.

Dans la deuxième partie, c’est beaucoup plus drôle, avec un comique de situation et des échanges savoureux. En fait, il s’agissait au départ de deux nouvelles différentes écrites en 1848  : »La femme d’un autre » et « Le mari jaloux » que l’auteur a réunies à son retour du bagne.

Il y a beaucoup de dialogues, comme au théâtre et des scènes très drôles, notamment dans la deuxième partie, où il se trouve dans un appartement, caché sous le lit avec celui qui est censé être l’amant de sa femme, car ils se sont trompés d’appartement. Il s’en suit un échange truculent, alors que le couple de propriétaires discute dans cette chambre !

Un texte très drôle, mais féroce, ironique car il insiste sur le côté ridicule du personnage, qui au départ, est dans le déni (il enquête pour un ami !) et de sa jalousie et l’épisode du chien est à lui seul un moment de fou-rire. En fait, ce texte aurait pu être écrit directement  pour le théâtre, et il a d’ailleurs été adapté, en 2015, par la jeune troupe des « Nuits humides »…

Challenge XIXe siècle 2017

 

Extraits

Le voilà le bonheur de la famille… Hier c’était lui qui rendait cocus les maris, aujourd’hui il boit le calice…

D’habitude, Ivan Andreievitch avait grand plaisir à ronfler une heure ou deux à l’opéra italien. Il disait même à ses amis, parfois, que c’était agréable et doux.  « La prima dona miaule comme une chatte blanche sa berceuse ! » Mais, des mois avaient passé depuis la dernière saison, et maintenant hélas, Ivan Andreievitch, même chez lui, ne dormait plus la nuit.

On affirme que la musique a ceci de bon, qu’on peut mettre les impressions musicales en harmonie avec n’importe quelle sensation. Un homme joyeux percevra de la joie dans les sons, un homme triste y entendra la douleur. Ce fut une tempête qui siffla dans les oreilles d’ Ivan Andreievitch.

Je ne me tairai pas. Je ne vous permettrai pas de donner des ordres. Certainement, vous êtes l’amant. Si on nous découvre, je ne suis en rien coupable. J’ignore tout.

Lu sur ebooks libres et gratuits

 

Lu en mars 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Le musicien aveugle » de Vladimir Korolenko

Les challenges ont du bon ! Je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle écrite en 1886 par un auteur que je connaissais pas du tout. Toujours sur le site de la bibliothèque russe et slave

 

Avant-propos

En présentant au public français le chef-d’œuvre de Korolenko, nous croyons utile de rappeler le jugement qu’a porté sur « le Musicien aveugle » un critique russe renommé, Skabitchevsky, dans son « Histoire de la littérature moderne ».

« Le Musicien aveugle est le dernier mot de la perfection, une des œuvres les plus admirables que le monde littéraire ait jamais comptées. Impossible d’imaginer un sujet plus simple, avec moins d’artifice, et en même temps une analyse psychologique plus profonde.

Le voici en deux mots : Dans la famille d’un gentilhomme campagnard de l’Ukraine naît un garçon aveugle qui, plus tard, se marie avec l’amie de son enfance et devient un musicien célèbre.

« Toute l’action se passe dans l’âme du héros ; le livre n’est que le tableau du développement intellectuel et musical d’un enfant aveugle. Nous avons sous les yeux une étude purement psychologique, une étude abstraite qui risquerait d’être sèche et ennuyeuse…

 

Ce que j’en pense

Un récit plein de poésie, sans trémolos qui nous raconte l’histoire de Pierre alias Petroussia, aveugle de naissance qui va apprendre à s’orienter, se mouvoir, reconnaître les visages, grâce à l’amour bienveillant de sa mère Anna et de son oncle Maxime, homme qui a beaucoup bourlingué, dans sa jeunesse rejoignant Garibaldi, à la recherche d’un idéal.

« En ces moments, le guerrier mutilé songeait que la vie est une lutte où il n’y a pas de place pour les invalides. Il se disait qu’il était sorti à jamais des rangs, et qu’il était une charge pour autrui ; il se faisait l’effet d’un cavalier désarçonné par la vie et gisant sur le sol. »

Un soir, en s’endormant, il entend des sons différents qui échappent à l’oreille maternelle et comme cela se reproduit, elle comprend que cela provient du chalumeau de Jokhime et la musique va faire son entrée dans l’univers de l’enfant.

Pétroussia utilise ses autres sens pour tenter de percevoir et comprendre ce que ses yeux ne peuvent pas voir.

La découverte du piano que sa mère a acheté car elle en jouait autrefois : mais l’enfant est plus attiré par le chalumeau. Les chansons cosaques l’émeuvent plus que la musique classique. La façon dont la mère entre en compétition avec le paysan est touchante, car dénuée d’animosité.

« Oui, l’instrument viennois avait de la peine à vaincre le chalumeau du petit-russien. Une minute ne s’était pas encore écoulée que l’oncle Maxime frappa tout à coup rudement de sa béquille contre le plancher. »

Vladimir Korolenko livre une réflexion profonde sur la souffrance physique (comme celle de l’oncle Maxime dont le corps est usé) et la souffrance morale : Pétroussia souffre de ne pas être comme les autres, de son hypersensibilité qui fait de lui une véritable éponge et peu à peu le fait sombre dans la mélancolie quand il approche de l’adolescence. L’entrée dans sa vie d’une petite voisine de son âge, Eveline, va encore enrichir la palette de ses émotions.

Les réflexions sur les sons pour exprimer les couleurs, les vibrations sont très belles (le texte a été écrit en 1886) ou lorsqu’il sent par la peau l’évolution de la course du soleil ou de la lune…

Ce récit romantique ne sombre jamais dans le pathos, les mots sont simples mais percutants, une fois le livre commencé, on n’a plus envie d’en interrompre la lecture.

Cet auteur est classé dans les auteurs russes alors qu’il est en fait Ukrainien (le petite Russie disait-on à l’époque où elle faisait partie de la Russie tsariste… J’aime bien l’expression « Petit-Russien » pour parler des Ukrainiens

Un auteur qui m’a beaucoup plu alors que je n’en avais jamais entendu parler et dont j’ai envie de continuer à explorer l’œuvre.

Challenge XIXe siècle 2017

 

L’auteur

Vladimir Galaktionovitch Korolenko, né à Jytomyr le 27 juillet 1853 et mort à Poltava le 25 décembre 1921, est un écrivain ukrainien engagé d’inspiration populiste, auteur de nouvelles, journaliste et défenseur des droits de l’homme.

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Extraits

Peut-être son cœur maternel avait-il senti qu’avec le nouveau-né apparaissait au monde une douleur noire et sans issue, qui restait suspendue au-dessus du berceau pour accompagner la nouvelle existence jusqu’à la tombe même.

Du reste, il se pouvait aussi que ce fût un vrai délire. Quoi qu’il en soit, l’enfant naquit aveugle.

D’abord, il ne prêta pas grande attention au petit aveugle ; mais après, la similitude de l’existence de l’enfant avec la sienne propre parut intéressante à l’oncle Maxime.

C’est ainsi que les sons constituaient pour lui la principale et immédiate expression du monde extérieur ; les autres sensations ne servaient qu’à compléter les impressions de l’ouïe, dans lesquelles, comme dans des moules, se fondaient toutes ses images.

Il semblait que, sous l’influence de la paix extérieure, il surgît des profondeurs de son âme des bruits perceptibles pour lui seul, et auxquels il paraissait prêter l’oreille avec une attention extrême. En le voyant dans ces moments-là, on pouvait croire que la pensée indistincte qui venait de naître dans son esprit commençait à résonner en lui comme une vague mélodie.

Le secret de cette poésie consistait dans cette merveilleuse union entre le Passé, mort depuis longtemps, et la Nature, éternellement vivante, éternellement parlante au cœur de l’homme, la Nature, témoin de ce Passé. Et lui, le rude moujik aux bottes cirées de goudron, aux mains calleuses, portait en lui cette harmonie, ce vivant sentiment de la Nature !

Il y a des êtres prédestinés pour les douceurs et les sublimités de l’amour, d’un amour accompagné de peine et d’inquiétude ; des êtres pour lesquels le souci du chagrin d’autrui constitue comme l’atmosphère propre et comme un besoin organique. La nature les dota au préalable de cette sérénité faute de laquelle aucun acte de la vie journalière ne serait possible ; elle adoucit avec prévoyance les élans, les aspirations de leur vie personnelle, en pliant ces élans et ces aspirations au trait dominant de leur caractère.

Lorsqu’elle avait fait la connaissance du petit garçon sur la colline, au milieu du steppe, Éveline avait ressenti pour la première fois la souffrance aiguë de la compassion, et maintenant sa présence lui devenait de plus en plus indispensable. Séparée de lui, la douleur aiguë de cette plaie qui s’ouvrait, semblait-il, de nouveau, lui revenait plus vive, et il lui tardait de revoir son petit ami, afin de soulager sa propre souffrance par les soins qu’elle lui prodiguait.

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Korolenko%20-%20Le%20Musicien%20aveugle.htm

 

Lu en mars 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« La sonate à Kreutzer » de Léon Tolstoï

Je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle très particulière lue grâce à Bibliothèque Russe et slave:

la sonate à kreutzer de Léon Tolstoi 

Résumé

Dans un train, au cours d’un voyage qui va durer plusieurs jours, plusieurs personnes dont le narrateur, discutent ensemble à propos de l’amour, des relations entre les hommes et les femmes, du mariage. Il y a un avocat et sa compagne, un marchand, et un vieux monsieur. Après une diatribe contre l’amour, l’avocat évoque « l’affaire Posdnicheff », un homme qui a été jugé pour avoir tué sa femme.

Alors, le vieil homme se présente et explique qu’il est lui-même Posdnicheff et décide alors de raconter les évènements qui l’ont conduit à ce geste.

 

Ce que j’en pense

Tolstoï a écrit cette nouvelle en 1891, après avoir entendu la sonate de Beethoven, qui l’a ébranlé (au passage, j’aime Beethoven mais, pas du tout cette œuvre, tout comme la symphonie héroïque), et il n’y va pas de main morte!

En gros, si on résume, le mariage est à rejeter, la sexualité battue en brèche : l’auteur prône la chasteté, purement et simplement et tant pis si l’espèce humaine est vouée à la disparition pure et simple. On a d’un côté les prostituées, de l’autre l’épouse qui se doit d’être vierge et pour finir, le mariage qu’il considère comme de la prostitution légalisée.

En fait, le héros Posdnicheff est doté d’un ego surdimensionné, et ramène tout à lui, même leurs six enfants passent au second plan pour lui, à part son préféré. Ses réactions lorsque le médecin interdit à sa femme d’allaiter leur premier enfant donnent une idée de son mode de fonctionnement. C’est à ce moment-là que la jalousie maladive se manifeste pour la première fois. Les enfants sont cause de troubles dans le mariage.

« Oui, la jalousie ; la jalousie sans cause, c’est la condition de notre vie conjugale débauchée, et, durant tout le temps de mon mariage, jamais je ne cessai de l’éprouver et d’en souffrir. »

L’auteur a choisi la jalousie, la folie de son héros pour exprimer cette conception de la femme et du mariage et exprimer le dégoût, opposant la fornication à la chasteté, mais aussi pour montrer la montée en puissance de la violence, de la colère qui vont aboutir à la mort. Il peut ainsi, exprimer comment un esprit dérangé peut interpréter tout ce qu’il voit ou entend pour étayer son raisonnement vicié à la base.

La place occupée par la musique est très importante, elle aussi :  tout d’abord, c’est par la musique que se rencontrent la femme du héros et le musicien Troukhatchevski, tous deux interprétant « la sonate à Kreutzer », elle au piano, lui au violon. Et la complicité dans la musique suffit à déclencher la jalousie du mari.

Ce qui m’a plu également dans cette nouvelle, c’est la manière dont on alterne le récit du héros (qui raconte les évènements en les réinterprétant, tentant de les expliquer), ce qui donne un rythme rapide, logorrhéique, et en écho, le narrateur qui essaie de calmer les excès, un récit à deux voix, comme la sonate.

Une lecture vraiment troublante. J’ai dû m’accrocher pour aller jusqu’au bout, tant l’opinion du mariage et de la femme du héros m’irritait. Au moment où il a écrit cette nouvelle Tolstoï traversait une période sombre, mystique. Elle a, du reste, été très mal accueillie par ses lecteurs. On imagine la réaction qu’a pu avoir sa femme!

La deuxième moitié est plus facile, probablement car il y a moins de théorie et qu’on est davantage entré dans l’action proprement dite. Cette lecture a été difficile, mais elle m’a plu. Je ne la conseillerais pas pour aborder l’auteur, car il faut être familiarisé avec lui. Cependant, je préfère la manière dont Dostoïevski aborde la folie.

Cette vidéo qui alterne la sonate et le récit est sublime :

https://www.youtube.com/watch?v=vqu84m3M4Qo

Challenge XIXe siècle 2017

 

Extraits

Oui, pendant dix ans, j’ai vécu dans la débauche la plus révoltante, en rêvant l’amour le plus noble, et même au nom de cet amour. Oui, je veux vous raconter comment j’ai tué ma femme, et pour cela je dois dire comment je me suis débauché. Je l’ai tuée avant de l’avoir connue, j’ai tué la femme quand, la première fois, j’ai goûté la volupté sans amour, et c’est alors que j’ai tué ma femme. Oui, monsieur, c’est seulement après avoir souffert, après m’être torturé, que j’ai compris la racine des choses, que j’ai compris mon crime. Ainsi, vous voyez où et comment a commencé le drame qui m’a mené au malheur.

L’absence des droits de la femme n’est pas dans la privation du droit de vote ou du droit de magistrature, mais dans ce que, en ses relations sexuelles, elle n’est pas l’égale de l’homme, elle n’a pas le droit d’user de l’homme et de s’abstenir, de le choisir au lieu d’être choisie. Vous dites que ce serait abominable, bon !

Tous, tous, hommes et femmes, nous sommes élevés dans ces aberrations de sentiment qu’on nomme amour. Moi, depuis mon enfance, je me préparais à cette chose, et j’aimai, j’aimai durant toute ma jeunesse, et je fus joyeux d’aimer. On m’a mis en tête que c’était l’occupation la plus noble et la plus élevée du monde. Mais, quand ce sentiment attendu arriva enfin, et que, homme, je m’y adonnai, le mensonge fut percé à jour. En théorie on suppose un haut amour, en pratique c’est chose ignoble et dégradante, dont il est également dégoûtant de parler et de se souvenir. Ce n’est pas en vain que la nature a fait des façons ! Mais les gens feignent que l’ignoble et le honteux est beau et élevé.

« Pourvu que ce monde ne s’évanouisse pas ! Quand le temps est passé, quand la vieillesse arrive, on ne peut plus le faire revenir. » C’est ainsi, je crois, qu’elle pensait, ou plutôt qu’elle sentait. D’ailleurs, elle ne pouvait ni penser ni sentir autrement. Elle avait été élevée dans cette idée qu’il n’y a dans le monde qu’une chose digne d’attention, l’amour.

Chose terrible que cette sonate ! Surtout ce presto ! Et chose terrible en général que la musique. Qu’est-ce ? Pourquoi fait-elle ce qu’elle fait ? On dit que la musique émeut l’âme. Bêtise, mensonge. Elle agit, elle agit effroyablement (je parle pour moi), mais non pas d’une façon ennoblissante. Elle n’agit d’une façon ennoblissante, ni abaissante, mais d’une façon irritante.

Elle, la musique, me transporte immédiatement dans l’état d’âme où se trouvait celui qui écrivit cette musique. Je me confonds avec son âme et avec lui je passe d’un état à l’autre. Mais pourquoi cela ? je n’en sais rien, mais celui qui a écrit la « Sonate à Kreutzer », Beethoven, savait bien pourquoi il se trouvait dans un certain état : cet état le mena à certaines actions et voilà pourquoi, pour lui, il avait un sens, mais pour moi aucun, aucun ! Et telle est la raison pour laquelle la musique provoque une excitation qu’elle ne termine pas.

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Tolstoi%20-%20La%20Sonate%20a%20Kreutzer.htm

 

Lu en mars 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Repose-toi sur moi » de Serge Joncour

Retour à la littérature contemporaine avec ce livre :

 Repose-toi sur moi de Serge Joncourt

Quatrième de couverture

Aurore est une styliste reconnue et Ludovic un agriculteur reconverti dans le recouvrement de dettes. Ils n’ont rien en commun si ce n’est un curieux problème : des corbeaux ont élu domicile dans la cour de leur immeuble parisien. Elle a une peur bleue, alors que son inflammable voisin saurait, lui, comment s’en débarrasser. Pour cette jeune femme, qui tout à la fois l’intimide et le rebute, il va les tuer. Ce premier pas les conduira sur un chemin périlleux qui, de la complicité à l’égarement amoureux, les éloignera peu à peu de leur raisonnable quotidien.

Dans ce grand roman de l’amour et du désordre, Serge Joncourt porte loin son regard : en faisant entrer en collision le monde contemporain et l’univers intime, il met en scène nos aspirations contraires, la ville et la campagne, la solidarité et l’égoïsme, dans un contexte de dérèglement général de la société où, finalement, aimer semble être la dernière façon de résister.

Ce que j’en pense

La vie à la ferme n’est plus possible pour faire vivre une famille entière, alors Ludovic cède sa place à son beau-frère et après le décès de sa femme s’exile à Paris. On a une opposition entre la ville et la campagne bien mise en évidence.

Quitter la terre pour se reconvertir dans le recouvrement de dettes, qui s’adresse comme toujours aux « petites gens », les riches magouillent, font faillite de façon frauduleuse en trompant tout le monde des juges à l’État.

J’ai bien aimé sa manière de procéder, lors des confrontations avec les familles endettées, en gardant toujours son calme pour amener l’autre à l’entendre et à payer.

Opposition aussi entre leurs deux situations : ils sont aux antipodes l’un de l’autre : elle est riche, possède sa marque de vêtements mais depuis quelques temps, son associé la mène en bateau. Une commande qui se perd, une autre est défectueuse, beaucoup d’argent en jeu. Ce qui les relie, c’est la solitude: qu’on habite dans une grande ville ou dans un village à la campagne, on peut se retrouver seul, dans ce monde égoïste, auto-centré.

Elle habite dans un ensemble où un des immeubles a été refait, avec des appartements immenses, tout le luxe , certains sont même loués à la journée ou à la semaine pour des sommes faramineuses, alors que celui qui est derrière est dans un état quasi déplorable (ça va finir par faire Zola…)

Ludovic habite dans le second, bien-sûr, ils ont en commun la cour avec les arbres, les plantes, un tout petit coin de campagne dans tout le béton et deux corbeaux règnent maîtres après avoir délogé les tourterelles : corbeaux versus tourterelles, les bons les méchants, la ville et la campagne, le charnel et l’intellectuel, c’est l’esprit du livre.

L’auteur nous livre une belle description du malaise des campagnes : on n’est plus paysan, on est exploitant agricole, on ne mange même plus les légumes qu’on vend, car on les fait pousser avec des produits toxiques. La femme de Ludovic est morte d’un cancer vraisemblablement lié à ces produits.

« Quand on est exploitant, on exploite, on ne cultive plus ». P 58

Ludovic serait-il un colosse aux pieds d’argile, posant ainsi une question: la force physique (ancien rugbyman, il mesure 1m95, tout semble couler sur lui mais qu’en est-il vraiment ?)  reflète-t-elle vraiment la nature profonde ou n’est-elle qu’un signal envoyé aux autres pour se protéger? En ce sens, le choix du titre est judicieux et réserve des surprises au lecteur.

« Mais, c’est épuisant de passer pour un mec bien. Cet homme qu’il s’efforçait d’être il savait bien qu’il n’existait pas ». P 57

Ces deux-là sont tellement différents dans leur milieu social, leur mode de vie, que cela frôle parfois la caricature, mais j’ai pris du plaisir à lire ce roman, qui reflète bien le monde actuel, mis à part le style un peu trop simple, la ponctuation qui laisse parfois à désirer, mais ce n’est pas un coup de cœur. A force de fréquenter les auteurs du XIXe siècle, je deviens difficile…

Extraits

Il faut sans doute vivre à Paris depuis longtemps pour louvoyer d’instinct dans une multitude dense et pressée, pour s’y fondre sans ne même plus y prêter attention. P 24

La Seine, c’est le seul élément apaisé, le seul élément féminin, en dehors duquel tout ce qu’il voit autour de lui, c’est une ville nerveuse, dure, une ville pensée par des hommes, des immeubles et des monuments bâtis par des hommes, des squares, des voitures et des avenues dessinés par des hommes. P 24

En ville, le fleuve, c’est le seul élément de nature qui s’impose, qu’on ne dévie pas, qui décide de tout. En ville, le fleuve, tout part de lui et tout y retourne, comme une rivière à la campagne, c’est l’origine même des lieux de vie. P 41

Il le sent bien, où qu’on aille, on est d’ailleurs, et c’est sans fin qu’on n’est pas d’ici. P 44

Une famille, c’est comme un jardin, si on n’y fout pas les pieds, ça se met à pousser à tire-larigot, ça meurt d’abandon. P 58

Entourée, elle l’était tant qu’elle était porteuse de promesses, mais elle l’avait constaté mille fois autour d’elle, si on se plante, on ne se relève pas, à Paris, l’échec est une peine à vie. P 78

… Plus le débiteur doit de l’argent, et moins il se laisse impressionner, c’était terrible de le noter à chaque fois, comme si les plus faibles étaient les plus scrupuleux, les plus honteux, moins ils devaient de l’argent et plus ils en souffraient, alors que les gros débiteurs survolaient le litige, on aurait dit qu’ils s’en foutaient. P 220

Il n’est pas explicable, ce besoin qui vient parfois de sentir l’autre, ne serait-ce que son parfum, ce désir de l’avoir tout près, de le respirer. P 230

Sa force elle venait de là, d’avoir trop perdu, dès lors, plus rien ne l’inquiéterait, plus rien ne lui ferait prendre peur ou froid, rien. P 273

Lu en mars 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Maître et serviteur » de Léon Tolstoï

Je vous parle aujourd’hui de Tolstoï, un autre auteur russe que j’aime beaucoup avec cette nouvelle: « Maître et serviteur », lu sur ma liseuse grâce à:

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Tolstoi%20-%20Maitre%20et%20serviteur.htm

 

Résumé:

Vassili Andréitch Brekhounov, riche commerçant doit se rendre à Goriatschkino, pour négocier l’achat de bois. Il est pressé car, comme toujours, il veut payer le moins cher possible et l’affaire risque de lui passer sous le nez.

Il décide de prendre la route avec un petit traîneau en compagnie de Nikita, qui travaille pour lui (se fait exploiter par lui serait plus adapté) alors que la tempête s’annonce.

Il aurait pu faire halte dans un village, après s’être perdu un première fois mais il est obsédé par son affaire et n’écoute personne.

 

Ce que j’en pense

Tolstoï nous livre une réflexion sur le lien Maître et serviteur, employeur employé et sur le pouvoir que confère l’argent par rapport à celui qui doit obéir.

Il met en parallèle la sagesse de Nikita, proche de la terre, des éléments et des animaux qui sait d’instinct comment affronter la tempête, la neige, le blizzard, mais qui obéit aux ordres, même s’ils sont dénués de bon sens.

Face à lui, Vassili le maître obsédé par son affaire, il s’obstine à continuer la route dans la tempête mettant tout le monde en danger : il savait qu’il fallait s’arrêter au village la première fois où ils se sont perdus, mais l’appât de gain du maître est trop fort.

Il ne s’agit pas simplement de la relation entre deux hommes perdus dans la tempête, c’est aussi une critique de la société de l’époque (est-ce que cela a beaucoup changé ?)

Une mention spéciale pour la misogynie du maître : « ma femme ne saura pas se faire payer. Qu’elle est ignorante ! Elle n’a pas de savoir-vivre », pensa-t-il en se rappelant la façon dont elle avait reçu le commissaire de police qui lui avait fait visite la veille à l’occasion de la fête.

« Une femme, quoi ! Où aurait-elle pu s’éduquer ? Était-ce une maison convenable, celle de ses parents ? »

Tolstoï parle aussi de sa relation avec la mort : doit-on la redouter ou en accepter la fatalité : Vassili a peur de la mort, il pense même un moment, que Nikita peut bien mourir de froid, cela n’a pas grande importance, par rapport à sa propre vie.

Nikita, lui, ne redoute rien, la mort est une fatalité, quel est le prix de la vie pour lui ? il suit son instinct, sa propre expérience, pour se protéger, et tenter de protéger son maître et Moukhorty, le cheval qui est un être humain pour lui, il lui parle, le bichonne alors que pour Vassili, il n’est qu’un moyen de locomotion.

Les phrases sur la mort sont très belles.

« Mourait-il ou s’endormait-il ? Il ne le savait ; mais il se sentait également prêt pour l’une ou pour l’autre chose. »

J’ai lu cette nouvelle il y a très longtemps, à la même époque que la première lecture de « Anna Karénine », et la magie a fonctionné une nouvelle fois, j’ai retrouvé le texte qui s’était imprimé tout au fond de ma mémoire alors que je pensais l’avoir oublié…

 

Extrait

Un extrait qui donne une idée de la situation, sans révéler trop de détails sur le récit :

« Cependant Vassili Andréitch, écartant sa pelisse, frottait allumette sur allumette contre la boîte sans parvenir à allumer sa cigarette, car ses mains tremblaient, et le vent éteignait le feu avant qu’il eût pu le porter à la cigarette. Enfin une allumette prit ; la flamme, un instant, éclaira la fourrure de son col, sa main avec une bague d’or au médius, son sac couvert de neige qui avait glissé sous lui ; la cigarette s’alluma. Il tira avec avidité deux bouffées, avala la fumée, la fit passer par le nez ; mais avant qu’il eût pu en tirer une nouvelle bouffée, le vent fit tomber le feu de la cigarette et l’emporta.

Toutefois, ces quelques bouffées de fumée avaient suffi pour le réconforter.

— Puisqu’il faut coucher ici, couchons-y ! dit-il avec décision.

Apercevant les brancards dressés en l’air, il voulut rendre le signal plus apparent et montrer à Nikita son savoir-faire.

— Attends, dit-il en prenant le foulard qu’il avait enlevé de son col et jeté dans le traîneau, je vais encore y accrocher un drapeau.

Il ôta ses gants, se dressa de toute sa hauteur en allongeant le corps et noua fortement le foulard au bout d’un des brancards. Le drapeau improvisé flotta aussitôt, tantôt ouvert et claquant au vent, tantôt se collant au brancard.

— Vois-tu comme c’est bien, dit Vassili Andréitch satisfait de son œuvre et rentrant dans le traîneau… Il ferait plus chaud ensemble, mais il n’y a pas de place pour deux.

— Je trouverai bien où me mettre, répondit Nikita, mais il faut auparavant couvrir le cheval, la pauvre bête est tout en sueur. Soulève-toi donc, ajouta-t-il en s’approchant du traîneau et en retirant de dessous Vassili Andréitch la toile à sac.

Puis il la plia en deux et en couvrit Moukhorty.

— Comme cela, tu auras plus chaud quand même, petit sot, dit-il en mettant par-dessus la toile la sellette et la lourde avaloire.

— Est-ce que vous avez besoin de l’autre toile ? Et donnez-moi aussi un peu de paille, dit Nikita en revenant au traîneau.

Ayant pris l’une et l’autre, il alla derrière le traîneau, fit un petit trou dans la neige, y mit la paille, puis il rabattit son bonnet sur ses oreilles, s’enveloppa dans son kaftan, se couvrit avec cette toile d’étoupe et s’assit sur la paille en s’adossant à l’arrière du traîneau qui le garantissait du vent et de la neige.

Vassili Andréitch hocha la tête en signe de désapprobation de ce que faisait Nikita, comme d’ailleurs il désapprouvait en général l’ignorance et la bêtise des moujiks, et se disposa pour la nuit.

Il égalisa la paille dans le traîneau, et, les mains dans les manches, il posa sa tête dans le coin du devant qui l’abritait contre le vent.

Il n’avait pas envie de dormir. Il réfléchissait, il pensait toujours à la même chose, à ce qui était l’unique but, le sens, la joie et la fierté de sa vie : l’argent ; ce qu’il en avait gagné et ce qu’il pouvait en gagner encore ; ce que d’autres avaient gagné et pouvaient encore gagner comme lui, et les moyens de le gagner »

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Tolstoi%20-%20Maitre%20et%20serviteur.htm

 

Lu en mars 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Le double » de Fiodor Dostoïevski

Et voici mon dernier livre de cet auteur pour l’année, il faut savoir faire durer le plaisir… lu grâce à « https://www.ebooksgratuits.com

Le double de Dostoievski

Résumé

C’est l’histoire de Goliadkine, un fonctionnaire de Saint-Pétersbourg dont la vie va être bouleversée par l’irruption brutale d’un double de lui-même qui, peu à peu va prendre sa place tant à son travail que dans la vie privée, le calomniant et entraînant sa chute.

A sa grande stupéfaction, personne dans son entourage, même son valet Petrouchka, n’est surpris de voir évoluer côte à côte les deux personnages.

L’auteur appelle ce double : le jeune, alors que le héros est désigné comme l’aîné et nous suivons leur histoire.

Ce que j’en pense

« Le double » (en russe : Двойник), deuxième roman de Dostoïevski est très différent du premier  » Les pauvres gens » car il s’attèle à un sujet cher à l’auteur : la folie.  Il affuble son héros d’un nom prometteur qui voudrait dire « Nu » ou « insignifiant ».

Au début on peut parler d’hallucination : Goliadkine voit apparaître un double, une réplique de lui, comme dans un miroir. En regardant de plus près, il est plus jeune : on les désignera donc le jeune, et l’aîné (que l’auteur appelle souvent « notre héros »). En fait, c’est plus compliqué, on est au-delà d’une simple hallucination car tout le monde voit les deux personnages… mais est-ce vraiment le cas ?

On hésite entre le dédoublement de la personnalité, le délire paranoïde et le fantastique, de type Dr Jekill et Mr Hyde, durant une bonne partie du récit.

On a un dédoublement de la personnalité, un délire de persécution : son double est mieux apprécié que lui, toute sa hiérarchie le dénigre. Il est constamment dans la suspicion, et surtout l’interprétation, ce qui donne des cogitations incessantes, parfois obscures.

L’état de notre fonctionnaire se dégrade brutalement dans le froid, la neige, la boue qui sont omniprésent au propre et au figuré. Analogie avec le froid de son âme ? En tout cas, cela joue un rôle dans la décompensation des troubles.

On peut aussi faire le parallèle avec : le petit moi étriqué, enfermé de Goliadkine, les pulsions de vie qui s’expriment chez son double qui semble sociable mais manipulateur, en gros comme le théorisera Freud plus tard : le ça, le moi et dans le rôle du surmoi le médecin, que l’on rencontre deux fois dans le récit, ou l’administration et ses règles rigides…

On sent la fascination de Dostoïevski pour la folie, l’aliénation mentale, il en perçut certains aspects, alors que c’était le flou artistique à son époque. On reste dans le visuel, alors que les hallucinations sont souvent auditives (entendre des voix, les ondes émises par les extraterrestres…) en tout cas il réussit très bien à mettre en évidence le mode de fonctionnement de son héros, à nous faire entrer dans son mental.

Ce livre a été écrit, pour la première fois, en 1846 (le terme psychose a été évoqué pour la première fois en 1845 !) : on a parlé de « démence précoce » à la fin du XIXe siècle et schizophrénie au début du XXe… la première classification psychoses et névroses remontant à Kraepelin en 1898 mais Dostoïevski était mécontent de son texte et aurait voulu le réécrire entièrement.

Un texte hallucinant et halluciné percutant, dérangeant, qui rappelle « Le journal d’un fou » ou « Le manteau », donc un hommage à Gogol au passage. L’auteur met bien en évidence avec son style torturé, les paroles étranges et le récit heurté de la « folie » dont le rythme va crescendo. Freud a dû apprécié ce texte, lui qui aimait à dire : « j’ai bien compris Dostoïevski mais j’ai suffisamment de patients ».

Ce court roman est très particulier, avec plusieurs niveaux de lecture, on l’aime ou le déteste, en tout cas, il ne laisse pas indifférent car il soulève beaucoup de réflexions et je ne suis pas sûre d’avoir donné envie de le lire, tant ma critique est décousue…

Extraits

Je suis un homme insignifiant, vous le savez vous-même, mais, pour mon bonheur, je ne regrette pas d’être un homme insignifiant. Bien au contraire.

Mais à mesure que M. Goliadkine prononçait ces paroles, sa personne subissait une étrange métamorphose. De singuliers éclairs passaient dans ses yeux gris, ses lèvres étaient secouées d’un tremblement convulsif, les muscles de son visage frémissaient. Tout son corps palpitait.

Je suis profondément heureux, Vladimir Semionovitch, de vous présenter mes félicitations, mes plus sincères félicitations, à l’occasion de votre promotion. D’autant plus heureux que c’est de nos jours, comme personne ne l’ignore, le règne des fils à papa.

Fuir, se fuir lui-même, se cacher à lui-même. Oui, c’était bien cela. Disons même plus. Non seulement notre héros cherchait de toutes ses forces à se fuir lui-même mais encore il aurait donné cher pour pouvoir s’anéantir d’une façon définitive, pour être, sur le champ, réduit en cendres.

A cet instant, il était dans la situation d’un homme se tenant au bord d’un précipice. La terre sous ses pieds s’effrite. Elle tremble, elle bouge, elle roule vers le fond de l’abîme entrainant le malheureux qui n’a même plus la force ni le courage de faire un bond en arrière, de détacher ses yeux du gouffre béant. Le gouffre l’attire ; il y saute, hâtant de lui-même le moment de sa perdition.

Il était même tout prêt à mettre tout cela sur le compte d’un cauchemar exceptionnel, d’un dérangement momentané de son imagination, d’un trouble soudain de son esprit ; mais une longue et amère expérience de la vie lui avait enseigné à quel point la haine peut exaspérer les hommes, les rendre capables des pires cruautés pour un honneur outragé ou une ambition déçue.

Ballotté par les cahots de son vétuste équipage, M. Goliadkine se gaussait de lui-même. Ces acerbes plaisanteries qui avivaient ses propres plaies, constituaient pour lui, en cet instant, le plus vif plaisir, disons plus, la plus grande des voluptés.

Aucun ne résistait à l’envoûtement de l’imposteur. Il les accaparait tous, l’un  après l’autre, du plus brillant au plus insignifiant. Cet être faux et vaniteux savait employer les plus doucereuses flatteries pour arriver à ses fins.

Lu en mars 2017

Publié dans Littérature française

« Neige » de Maxence Fermine

Je voulais lire ce livre depuis très longtemps, mais au milieu de plein d’autres et  le temps passe trop vite et il était disponible à la bibliothèque, orné d’un beau cœur rouge qui en disait long…

Neige de Maxence Fermine 

Quatrième de couverture

Au Japon, à la fin du siècle dernier, le jeune Yuko s’adonne avec ferveur au haïku, court poème traditionnel de trois vers, qui, dans son apparente simplicité, reflète la sagesse et l’art de vivre de ce pays que nous connaissons si peu.

Afin de parfaire sa maîtrise du haïku, il décide de se rendre auprès d’un maître avec lequel il se lie, sans qu’on sache lequel des deux apporte le plus à l’autre. Dans cette relation, faite de respect et de silence, l’image obsédante d’une femme disparue dans les neiges réunira les deux hommes.

Dans une langue sobre et pure, Maxence Fermine raconte une histoire où la beauté et l’amour ont la simplicité du haïku. On y trouve aussi le portrait d’un Japon raffiné fait à la fois de violence et de douceur. Maxence Fermine a trente ans et vit en Haute-Savoie, dans la neige, dont la magnifique blancheur inspire ce livre. « Neige » est son premier roman.

 

Ce que j’en pense

Une belle rencontre entre un jeune homme qui ne peut écrire que sur la neige, le blanc et un vieux maître aveugle qui parle, des couleurs, les voit. Entre eux deux, une femme Neige, qui fut le grand amour du maître et qui évoluait avec grâce et légèreté, comme une plume, sur son fil à des hauteurs telles qu’on aurait pu croire qu’elle volait.

J’apprécie beaucoup les haïkus et Maxence Fermine en donne, dans son récit une fort belle définition:

« Ne rien enjoliver. Ne pas parler. Regarder et écrire. En peu de mots. Dix-sept syllabes. Un haïku. »

On trouve des comparaisons sublimes entre le funambulisme et la poésie : plume légère de l’écriture qui ne tient qu’à un fil…

Cela évoque la magie des contes Zen et la relation maître à disciple telle qu’elle existait autrefois : comme les chants de Milarépa. On s’attend à voir apparaître, Maître Deshimaru ou un sage tibétain… voyage, voyage…

Un long poème en prose, écrit dans une langue magnifique. Qui parle de l’amour, de la passion mais aussi du temps qui passe, de la recherche de la paix, voire de la sagesse.

Léger comme une caresse, doux comme la soie, protecteur tel un cocon, tout ce blanc lumineux et au loin, les couleurs s’ébauchent comme un arc-en-ciel. Un moment de pur bonheur, un livre dans lequel on a envie de replonger encore et encore….

 

Extraits

La poésie n’est pas un métier. C’est un passe-temps. Un poème, c’est une eau qui s’écoule. Comme cette rivière.

 

C’est ce que je veux faire. Je veux apprendre à regarder passer le temps.

Yuko vénérait l’art du haïku, la neige et le chiffre sept.

Le chiffre sept est un chiffre magique. Il tient à la fois de l’équilibre du carré et du vertige du triangle.

La poésie est avant tout la peinture, la chorégraphie, la musique et la calligraphie de l’âme. Un poème est un tableau, une danse, une musique et l’écriture de la beauté tout à la fois. Si tu désires devenir un maître, il te faudra posséder le don d’artiste absolu.

La couleur n’est pas au dehors. Elle est en soi. Seule la lumière est dehors.

Neige était devenue funambule par souci d’équilibre. Elle, dont la vie se déroulait comme un fil tortueux, entrelacé de nœuds que nouaient et dénouaient la sinuosité du hasard et la platitude de l’existence, excellait dans l’art subtil et périlleux consistant à évoluer sur une corde raide.

C’est dans le noir le plus profond que Soseki a peint la blancheur, à découvert la pureté. Ensuite, il a découvert que la vraie lumière et les vraies couleurs demeurent à jamais intrinsèquement liées à la beauté de l’âme.

Le plus difficile, pour le poète, c’est de rester continuellement sur le fil de l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de la corde de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du rêve.

 

Lu en mars 2017