Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Le joueur » de Fiodor Dostoïevski

Ce livre est dans ma bibliothèque depuis des lustres dans une collection « les grands écrivains de l’académie Goncourt »: un roman et un fascicule sur la vie de l’auteur. Pour Dostoïevski, ils ont choisi « Le joueur »:

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Résumé de l’éditeur

Le personnage principal de l’œuvre est un jeune précepteur nommé Alexeï Ivanovitch. Il est le narrateur de l’histoire. Alexeï travaille pour un ancien général et sa famille. Il se rend à Roulettenbourg, une ville d’eaux imaginaire en Allemagne, qui sert couramment de lieu de distraction pour les personnes les plus aisées de la haute société, en raison notamment de la présence d’un casino. Il tombe amoureux de Pauline Alexandrovna, qui n’est autre que la belle-fille du général.

 

Ce que j’en pense

Dans ce roman, Dostoïevski aborde avec lucidité et cruauté l’univers du jeu. Comme toujours il nous présente des personnages hauts en couleurs, étudiés avec soin qui gravitent autour du héros : Alexeï Ivanovitch, jeune précepteur de la famille du général. Le décor est planté : « Roulettenbourg » la bien nommée avec ses tables de jeu.

Tout commence comme une comédie légère : le général, amoureux d’une aventurière, Blanche, joueuse reconvertie en prêteuse sur gages, attend avec impatience le décès de la grand-mère, la « Baboulinka » pour pouvoir hériter et payer ses dettes de jeu.

Alexeï est amoureux de Pauline, belle-fille du général ; engluée dans les dettes, elle-aussi, elle lui propose de jouer à sa place et il va tomber dans l’engrenage.

Dostoïevski, joueur lui-même nous livre, à travers son double Alexeï, un brillant récit de l’addiction : le regard hypnotisé par la petite boule qui s’agite devant les yeux des joueurs, les pièces d’or qui tintent, l’impossibilité de s’écarter de la table sans avoir conscience de ce qu’on perd car on pense toujours pouvoir se refaire, les décharges d’adrénaline, l’obsession pour le jeu qui occupe toutes les pensées, tous les autres centres d’intérêt ayant fini par disparaître.

L’auteur égratigne au passage la société russe, les nobles oisifs qui perdent de l’argent sans se soucier des autres (le général claque au jeu aux dépens de ses propres enfants), mais il n’épargne pas les Français, tel l’intrigant des Grieux, les Allemands ou les Anglais comme Mr Astley. Par exemple, il décrit sans ménagement, avec férocité même, la société patriarcale de l’époque pages 42 et 43:

« Eh bien, toutes ces braves familles d’ici sont complètement soumises et asservies au Vater.  Tous, ils travaillent comme des bœufs et épargnent l’argent comme des Juifs. Admettons que le Vater a déjà amasser tant de florins et il compte sur son fils aîné pour lui transmettre son métier ou son lopin de terre. A cette fin, on ne dote pas la fille qui restera vieille fille. Toujours pour la même raison, on vend le cadet en servitude ou à l’armée et cet argent va alimenter la caisse patriarcale. » P 42

 Il règle ses comptes avec tout le monde, il a suffisamment fréquenté les salles de jeu, où il a perdu beaucoup pour se le permettre et il réussit à raconter quand même une histoire d’amour mais l’amour est-il possible dans l’univers infernal du jeu?

Une scène d’anthologie : l’arrivée de la Baboulinka, censée avoir un pied dans la tombe, et sa chance insolente lorsqu’elle s’assied pour la première fois à la table de jeu…

Ce roman est court, mais d’une intensité incroyable, le rythme de l’écriture suit celui de la boule sur la roulette; l’auteur parvient à susciter l’exaltation du lecteur : c’est vif, ça tourbillonne… Fiodor Dostoïevski l’a composé et dicté à sa future épouse, Anna Grigorievna Snitkina, en seulement trois semaines, en octobre 1866 car il s’était engagé à fournir rapidement un manuscrit à son éditeur (« Crime et châtiment » était en cours de rédaction).

J’ai lu et aimé « crime et châtiment », il y a quarante ans, mais je n’avais pas lu d’autres romans de Dostoïevski, remettant toujours à plus tard jusqu’à l’été dernier, en voyant la retransmission des « Frères Karamazov », magistralement joué au festival d’Avignon qui m’a scotchée…

Je continue l’aventure, en gardant « les frères… » pour la fin car il est considéré comme son meilleur roman.

Challenge XIXe siècle 2017

L’auteur

Freud disait qu’il avait très bien compris Dostoïevski mais… qu’il avait suffisamment de patients…

fiodor-dostoievski

https://philitt.fr/2015/01/04/dostoievski-largent-le-jeu-et-la-creation/

 

Extraits

Des relations assez bizarres se sont établies entre nous ; elles me restent assez obscures, étant donnés son orgueil et son arrogance envers tout le monde. P 29

Avec de l’argent, je deviendrai pour vous aussi un autre homme et je ne serai plus esclave. P 49

Mais le plaisir est toujours utile, et un pouvoir despotique, illimité – ne fût-ce que sur une mouche – c’est aussi une sorte de volupté. L’homme est un despote par nature et il aime être un bourreau. P 53

Il est rare que le Français soit aimable naturellement, il l’est sur commande, par calcul… Le Français au naturel est du positivisme le plus bourgeois, le plus mesquin le plus commun ; en un mot, c’est l’être le plus ennuyeux du monde. P 70

…la Baboulinka de soixante-quinze ans au sujet de laquelle on échangeait télégramme sur télégramme, agonisante mais non décédée, qui nous tombait dessus, en chair et en os, comme le tonnerre. P 91

A ce moment précis, je compris que j’étais un joueur. Mes mains tremblaient, ma tête bourdonnait. P 120

Est-ce que je sais ce que je désire ? Je suis dans l’égarement, je ne veux qu’une chose : être près d’elle, vivre dans son auréole, dans son rayonnement, à jamais, éternellement, toute ma vie. Mes pensées s’arrêtent là. Est-ce que je peux la quitter ? P 129

D’abord, pour en finir avec la grand-mère. Le lendemain, elle perdit tout, mais tout. C’était fatal : une fois engagés dans cette voie, les gens comme elle glissent de plus en plus vite, telle une luge qui dévale une pente enneigée. Elle avait joué toute la journée, jusqu’à huit heures du soir. Je n’y étais pas, on me l’a raconté. P 156

Les joueurs savent bien qu’on peut rester sur place pendant vingt-quatre heures sans détourner les yeux des cartes. P 158

Dès que j’approche de la roulette, je puis encore en être séparé par d’autres salles, au seul tintement des pièces qui s’entrechoquent en roulant, je suis presque en transe. P 211

 

Lu en Février 2017

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7 commentaires sur « « Le joueur » de Fiodor Dostoïevski »

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