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« Et toujours elle m’écrivait »Jean-Marc Savoye

Je vous parle aujourd’hui d’un livre découvert en avant-première :

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Résumé de l’éditeur

« Tu me connais, mon chéri, je ne t’écrirai pas. » Et toujours elle m’écrivait. En écrivant ce récit, j’ai compris toute la portée de cette promesse allègrement trahie. Ces lettres, ces petites cartes, tel un aveu, m’apportaient la seule bonne nouvelle : ma mère m’aimait, malgré elle, mais elle m’aimait. (…) C’est pour cela que je me suis accroché aux mots. Ils furent toujours mes alliés, que ce soit seul devant ma feuille de papier, devant l’écran de mon ordinateur, dans le secret du cabinet de l’analyste, je n’ai eu que les mots pour déjouer les mensonges et traquer la vérité où qu’elle se niche, que les mots pour faire parler les silences et pour accoucher les morts de leur vérité, fut-elle terrible. »

Seule la littérature peut rendre compte de l’ineffable de la psychanalyse. « Jean-Marc Savoye y parvient en évitant les écueils de l’impudeur ou de l’apitoiement dans un récit qui lui appartient en propre mais nous concerne cependant tous, névrosés ordinaires que nous sommes » écrit Grimbert.

C’est aussi un projet totalement inédit : par des interventions ponctuelles lumineuses, Philippe Grimbert, avec qui Savoye a terminé son analyse, éclaire pour son ancien patient et pour le lecteur, ce qui s’est joué. Un pari admirablement réussi.

 

Ce que j’en pense

J’ai bien aimé la construction du livre qui alterne le récit de Jean-Marc et les interprétations de Philippe Grimbert et je remercie vivement les éditions Albin Michel et babelio.com de m’avoir permis d’en lire les épreuves.

Par contre, j’ai mis du temps pour rédiger cette critique car c’est difficile de parler d’un tel livre ; on a l’impression de s’immiscer dans l’intimité de l’auteur, comme une effraction et en parallèle, on se livre à une auto-analyse comme en écho avec ce qu’analysent les auteurs.

Jean-Marc raconte l’histoire de sa vie, via la psychanalyse, qu’il a choisi pour ne pas tomber dans la dépression. Il effectue trois démarches consécutives avec différentes méthodes : allongé sur le divan durant la première avec un analyste intervenant de façon minimaliste, puis assis en face à face, lors de la deuxième…

Il décrit bien sa relation avec son père, sa mère toxique, exigeante qui lui répète souvent qu’elle ne l’a pas désiré et qu’il a failli lui coûter la vie et la culpabilité que cela engendre chez lui.

On a une belle étude de ce qu’on appelait autrefois la cure par la parole, et des différentes techniques, l’importance de la neutralité bienveillante, l’analyste ne doit pas être un ami et on doit savoir fort peu de choses sur sa vie privée.

On retrouve une description des thèmes importants de la psychanalyse sans tomber dans la caricature : on aborde les Lacaniens, les Freudiens en ne gardant que ce qu’ils ont apporté vraiment sans les interprétations rigides qu’ont pu en faire les disciples de ces deux figures de la psychanalyse, par exemple la fameuse durée de séance fixée à quarante-cinq minutes, érigée en règle absolue par les disciples de Freud et qui en fait était liée à la durée de consommation de ses cigares !!!

On retrouve ainsi le transfert, le contre-transfert, le signifié, le signifiant, les jeux de mots, l’analyse des significations sous-jacentes lorsqu’on emploie telle ou telle locution ou expression.

Jean-Marc dit notamment : « je passais le plus clair de mon temps à contempler mon imperméable accroché à une patère fixé près de la porte », ce qui donne : patère pater, imper, un père…

Il est très lucide, vis-à-vis de lui-même et parle de l’importance de l’écriture, de ces chansons qui reviennent en boucle dans notre tête, martelant un message que nous ne parvenons pas toujours à identifier.

Je me suis régalée mais c’est mon métier donc peut-être suis-je partiale… le rituel immuable imposée par la technique du « cerbère mutique » m’a beaucoup amusée.

 

Extraits

Ce devait être un lundi plus gris et plus triste que d’habitude. L’âme mélancolique, embourbée dans la réalité où je ne trouvais pas ma place. Sans autre désir qu’être à demain. J’étais à deux doigts de la dépression, j’ai choisi l’analyse.

Avec ses enfants, c’était différent. Elle ne pouvait s’empêcher de les juger et, le plus souvent, de les critiquer. Nous n’étions jamais aussi travailleurs, intelligents, sérieux que les enfants de tel ou tel…

Comme les autres, j’ai grandi avec le sentiment qu’il fallait être à la hauteur. De quoi ? Je n’ai jamais su, mais à la hauteur.

Soudain, j’eus comme une révélation. Dolto avait raison. Il y avait, caché dans les mots, dessus, dedans, dessous ou autour un explosif redoutable : la vérité. Je me suis mis à écouter différemment, à guetter ce que l’on disait vraiment.

« Fuir le bonheur de peur qu’il se sauve ». C’était cela ma vie. La peur qui m’habitait depuis si longtemps, cette glaise dans laquelle mes désirs les plus forts se fossilisaient, c’était cela. Surtout, ne pas être trop heureux.

J’étais avec mes enfants le père que j’aurais voulu avoir. Le père que je m’étais inventé. Par moment, il me semblait que je jouais au père plus que je ne l’étais.

Il y a intérêt que l’analyste tienne bon, surveille le cap d’une traversée qui n’est pas la sienne, mais dans laquelle il est embarqué.

 

Lu en février 2017

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Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Le petit héros » de Fiodor Dostoïevski

Je continue mon voyage avec Dostoïevski avec cette nouvelle:

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Résumé :

Le petit héros n’a pas encore onze ans quand on l’envoie passer quelques temps, dans une propriété appartenant à la famille, où l’on reçoit une cinquantaine d’invités tous les jours.

Il va la faire la connaissance de plusieurs femmes et va connaître son premier état amoureux avec l’une d’elles, dans le cadre d’une histoire d’amour au niveau des adultes.

 

Ce que j’en pense

Une année seulement sépare cette nouvelle de « Un cœur faible » dont j’ai parlé précédemment et Dostoïevski livre ici un petit chef-d’œuvre. Il est vrai que la situation a changé puisqu’il a été arrêté et emprisonné pour complot politique, et c’est là qu’il a écrit ce texte.

On retrouve une nouvelle fois cette société aisée baignant dans l’oisiveté, où l’on discute sans fin, jetant l’argent par les fenêtres.

L’auteur raconte de façon subtile l’enfance, les premiers émois amoureux pour une femme mariée, la manière dont son corps réagit, le cœur qui s’accélère, les pensées qui n’arrivent pas à s’exprimer, les actes de bravoure quand il n’hésite pas à monter un cheval rétif qui a découragé les adultes, pour prouver à sa belle ce dont il est capable.

Dostoïevski nous livre un texte magnifique sur les espoirs et les souffrances qu’engendre l’amour, sur la beauté des sentiments tout en rendant un bel hommage à la nature, la campagne russe et ses paysages qui vont rester gravés mais on sent qu’après cette expérience amoureuse, rien ne sera plus jamais pareil, comme un rite initiatique d’entrée dans le monde adulte.

On peut faire aussi un parallèle avec l’emprisonnement qui changera la vie de l’auteur, car au moment où il écrit cette nouvelle, il ne sait quelle sera la condamnation et s’attend au pire.

Il analyse de façon très fine les tourments de l’enfant, à hauteur d’enfant, et on sent poindre à l’horizon la manière si particulière dont l’auteur parlera plus tard de ses héros torturés.

Bref, j’ai adoré…

Challenge XIXe siècle 2017

 

Extraits

Tout y était gai et animé ; c’était une fête perpétuelle. Notre hôte paraissait s’être juré de dissiper le plus vite possible son immense fortune ; et, en effet, il réussit rapidement à résoudre ce problème : il jeta si bien l’argent par les fenêtres qu’il n’en resta plus vestige.

Je parle toujours de mes onze ans, c’est qu’en effet j’étais un enfant, rien qu’un enfant. Parmi les jeunes femmes, plusieurs me caressaient volontiers, mais ne songeaient guère à s’informer de mon âge ; cependant, — chose étrange ! — un sentiment, que j’ignorais encore, s’était emparé de moi, et quelque chose s’agitait vaguement dans mon cœur.

Non-seulement il aimait sa femme jusqu’à la faiblesse, mais encore il en faisait son idole. En rien, il ne la gênait. Elle avait de nombreux amis des deux sexes, Mais, étourdie en tout, elle ne se montrait guère difficile dans le choix de son entourage, quoiqu’au fond elle fût beaucoup plus sérieuse qu’on ne pourrait le croire d’après ce que je viens de raconter.

… et en effet, celui qui aime beaucoup souffre beaucoup ; ses blessures sont soigneusement cachées aux regards curieux, car un chagrin profond d’ordinaire se tait et se dissimule.

L’extrait qui suit  a une résonance particulière par les temps qui courent:

Aveuglés par l’orgueil, ils ne se connaissent point de défauts. Semblables à ces fripons mondains, nés Tartufes et Falstaffs, si fourbes qu’à la fin ils arrivent à se persuader qu’il doit en être ainsi, ils vont répétant si souvent qu’ils sont honnêtes, qu’ils finissent par croire que leur friponnerie est de l’honnêteté. Incapables d’un jugement quelque peu consciencieux ou d’une appréciation noble, trop épais pour saisir certaines nuances, ils mettent toujours au premier plan et avant tout leur précieuse personne, leur Moloch et Baal, leur cher moi. La nature, l’univers n’est pour eux qu’un beau miroir qui leur permet d’admirer sans cesse leur propre idole et de n’y rien regarder d’autre ; ce pourquoi il n’y a lieu de s’étonner s’ils voient laid. Ils ont toujours une phrase toute prête, et, comble du savoir-faire, cette phrase est toujours à la mode. Leurs efforts tendent à ce seul but, et quand ils y ont réussi, ils la répètent partout. Pour découvrir de telles phrases, ils ont le flair qui convient et s’empressent de se les approprier, pour les présenter comme si elles étaient d’eux. La vérité étant souvent cachée, ils sont trop grossiers pour la discerner, et ils la rejettent comme un fruit qui n’est pas encore mûr. De tels personnages passent gaiement leur vie, ne se souciant de rien, ignorant combien le travail est difficile ; aussi gardez-vous de heurter maladroitement leurs épais sentiments : cela ne vous serait jamais pardonné ; ces gens-là se souviennent de la moindre attaque et s’en vengent avec délices. En résumé, je ne peux mieux comparer notre individu qu’à un énorme sac tout rempli, pour mieux dire bondé de sentences, de phrases à la mode et de toutes sortes de fadaises.

 

Lu en février 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Un cœur faible » de Fiodor Dostoïevski

Je continue d’explorer l’univers de cet auteur avec cette nouvelle, toujours à partir du site bibliothèque russe et slave :

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Résumé

Le petit fonctionnaire Vassia Choumkov, qui jouit de la bonne disposition de son chef de bureau, tombe amoureux, est sur le point de se marier et devient fou  » par reconnaissance ».

Cet homme un peu bossu, qui craint toujours d’être une charge pour les autres, ressent d’un coup, jusqu’à en être progressivement écrasé, le poids du monde, dans une ville oppressante qui pourrait n’être que le rêve du Dieu sarcastique de l’Ancien Testament.

 

Ce que j’en pense

Je suis partagée devant cette nouvelle écrite en 1848. J’ai aimé certains thèmes, notamment l’approche de la folie, avec ce petit fonctionnaire hypersensible mais de manière différente de celle du prince Muichkine de « l’idiot » qui est beaucoup plus abouti.

Dostoïevski décrit ici la montée en puissance de l’obsession : Vassia qui baigne dans le bonheur, avec son projet de mariage, qui remet toujours à plus tard son travail de copie calligraphie pourrait-on dire, tant le héros se met la pression tout seul.

Son colocataire le voit sombrer peu à peu, usé par le manque de sommeil, l’exigence qui frôle le perfectionnisme. Il se comporte de façon anarchique parfois, et la logorrhée fait place, peu à peu, à des propos décousus, voire délirants ; l’auteur parle même de catalepsie.

Donc l’aspect psychologique m’a plu, de même que la description de la société, des fonctionnaires, mais j’ai trouvé le texte trop larmoyant : Vassia et son ami pleurent beaucoup, se consolent souvent l’un l’autre.

Une scène très touchante: l’achat d’un bonnet à rubans pour la fiancée de Vassia…

 

Extraits

La routine oblige un auteur à exposer au préalable l’âge, le grade, l’emploi et même le caractère des personnages qu’il met en scène ; mais comme beaucoup d’écrivains commencent leurs récits de cette façon, le conteur de la présente histoire, pour ne pas faire comme les autres, — et peut-être même, diront quelques-uns, par une présomption infinie, — se voit obligé d’entrer immédiatement en plein cœur de son sujet.

Arcade Ivanovitch était même satisfait que l’incident eût mis fin à ce flux de paroles. Les circonstances présentes étaient la cause des épanchements de gratitude de Vassia. Mais lui, Arcade, se reprochait de ne pas mériter réellement pareilles effusions : il sentait que, jusqu’ici, il avait si peu fait pour son ami ! Une sorte de honte le prenait de ces chaudes manifestations, que rien, dans leurs relations anciennes, ne justifiait. Alors, il songea qu’il     avait encore toute la vie devant lui pour se dévouer et il respira plus aisément…

Oui, je ne me suis pas trompé : le bonheur l’a retourné, positivement. Mon Dieu ! il a fini par m’angoisser, moi aussi. Pour le moindre motif, il s’exalte et pousse les choses au tragique. En voilà, une fièvre ! Il faut le sauver, il faut le sauver, conclut Arcade, sans remarquer que lui-même exagérait en voulant voir un grand malheur dans les pauvres petits désagréments quotidiens.     

Toute l’histoire se réduisait à ceci : que Vassia se sentait fautif devant luimême, qu’il se reprochait d’être un ingrat, qu’il était abattu et surtout remué par tant de bonheur dont il se croyait indigne. Enfin, il se tuait dans cette recherche incessante, maladive, de quelque prétexte à être malheureux, et la preuve c’était que, depuis hier, il n’avait pu encore revenir à un état normal et paraissait être toujours dans l’attente de quelque événement inattendu.

… chaque fait extraordinaire s’accompagne, en même temps, de la crainte de l’imprévu et de l’agrément, de l’attrait du nouveau.

 

Lu en février 2017

Publié dans BD

« L’Arabe du futur: T3 » de Riad Sattouf

Petit moment de détente avec cette BD :

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Résumé de l’éditeur

Dans ce troisième tome (1985-1987), après avoir suivi son mari en Libye puis en Syrie, la mère de Riad ne supporte plus la vie au village de Ter Maaleh. Elle veut rentrer en France. L’enfant voit son père déchiré entre les aspirations de sa femme et le poids des traditions familiales…

 

Ce que j’en pense

J’ai retrouvé avec plaisir le petit Riad dans ce tome qui couvre les années 1985 à 1987.

Il a sept ans, change de classe et on le voit grandir, réfléchir autrement.

Ce T3 analyse davantage la situation de la mère, femme au foyer qui sombre un peu dans la dépression et essaie de construire un puzzle sur lequel figure une vue de Saint-Malo ? à vérifier

La vie inconfortable en Syrie, notamment dans le village, lui pèse de plus en plus, lorsque survient une troisième grossesse et l’envie de quitter le pays s’affirme de plus en plus.

Le père est toujours empêtré dans ses contradictions, alternant son travail à l’université et ses arbres fruitiers qu’il arrose la nuit. Il se revendique laïc mais fait le Ramadan, il espère toujours que la situation s’améliore d’elle-même mais ne fait rien pour changer.

J’aime bien cette analyse à hauteur d’enfant, il décrit ce qu’il voit sans porter de jugement mais sans concession quand même. La façon dont il explique Noël que sa mère tient à fêter dignement, ce qui donne des scènes plutôt croustillantes : par exemple la manière dont Riad explique à ses cousins qu’il faut mettre un arbre, le décorer et écrire une lettre au père Noël pour commander les jouets et la déconvenue des cousins le lendemain…

Riad Sattouf nous livre au passage des réflexions de son père sur l’Arabie Saoudite et son régime, ses relations avec l’argent, ses pratiques en matière de religion, de droits de l’homme et surtout de la femme ainsi que sur l’histoire de la Syrie (Empire Ottoman, Sykes-Picot…)

On sent que l’image du père se fissure un peu dans ce tome, car trop de contradictions dans les explications dithyrambiques et le petit Riad se rend bien compte que ses parents s’éloignent l’un de l’autre.

L’auteur arrive bien à faire passer son message, la société qu’il décrit m’irrite, et je me demande comment Clémentine, la mère peut supporter la situation donc son début de « révolte » arrive à point nommé. Je n’avais pas envie de continuer mais la fin m’a fait changer d’avis.

Extraits

http://culturebox.francetvinfo.fr/livres/bande-dessinee/l-arabe-du-futur-3-nouvel-episode-de-l-epopee-passionnante-de-riad-sattouf-246905

 

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Lu en février 2017

Publié dans Littérature américaine

« Un goût de cannelle et d’espoir » de Sarah McCoy

J’ai découvert ce livre sur babelio.com et, comme il suscitait de l’enthousiasme et se trouvait disponible à la médiathèque, pourquoi pas?

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Quatrième de couverture

Une boulangerie allemande prise dans les tourments de l’Histoire, une famille déchirée par les horreurs de la guerre, l’innocence confrontée à un choix terrible… Bouleversant d’émotion, un roman porteur d’une magnifique leçon de vie et de tolérance.

Garmisch, 1944. Elsie Schmidt, seize ans, traverse la guerre à l’abri dans la boulangerie de ses parents et sous la protection d’un officier nazi qui la courtise. Mais, quand un petit garçon juif frappe à sa porte, la suppliant de le cacher, la jeune fille doit choisir son camp…

Soixante ans plus tard, au Texas, près de la frontière mexicaine, la journaliste Reba Adams réalise un reportage sur la boulangerie tenue par Elsie. Peu à peu, elle comprend que la vieille dame a beaucoup plus à révéler qu’elle ne veut bien le dire.

Comment la jeune Allemande est-elle arrivée au Texas ? Quels drames elle et les siens ont-ils traversés ? Qui a pu être sauvé ?

Ce que j’en pense

Je pensais en commençant ma lecture que ce roman allait me plaire par les thèmes abordés, seulement voilà, je suis restée sur ma faim.

J’aime beaucoup d’habitude les récits à plusieurs voix, alternant les périodes de l’Histoire et l’auteur avait fait un bon choix en mettant en parallèle la violence nazie, les répressions à la frontière mexicaine, et même le syndrome post-traumatique du père de Reba dû à ce qu’il a vécu en Irak.

J’ai aimé les chapitres consacrés à la famille Schmidt, à Garmisch, leur boulangerie, leurs conditions de vie, de survie dans l’Allemagne nazie, les parents qui croient au grand Reich, les officiers pourris et la manière dont Elsie va changer en rencontrant et cachant Tobias dans sa chambre.

On salive,  rien qu’en entendant les noms étranges des pâtisseries (ahh! la « Schwartzwälder Kirschtorte », forêt noire ou les « Brötchen ») qu’ils confectionnent, les parfums d’épices, de chocolat.

 De même que les pages consacrées au Lebensborn, où des jeunes femmes, comme Hazel, la sœur d’Elsie, avaient pour mission de fabriquer des enfants aryens pure souche (prostitution déguisée) pour faire honneur et régénérer le grand Reich, l’élimination systématique de ceux qui n’étaient pas assez robustes. Elles ne gardaient leurs nourrissons que durant trois mois, durée fixée arbitrairement pour l’allaitement, et ensuite ils étaient élevés, conditionnés pour en faire de bons Allemands pour le Reich millénaire…

Les lettres échangées entre Hazel et Elsie ou ses parents sont touchantes, comme celle-ci  écrite par Elsie à sa mère après s’être mariée à un Américain et quitté l’Allemagne, fâchée avec son père car elle a trahi sa patrie en l’épousant.

« Personne n’est mauvais ou bon par naissance, nationalité ou religion. Au fond de nous, nous sommes tous maîtres et esclaves, riches et pauvres, parfaits et imparfaits. Je sais que je le suis et lui aussi, il l’est. Nous tombons amoureux malgré nous. Nos cœurs trahissent nos esprits. » P 360

La comparaison entre l’obéissance aveugle aux ordres en Allemagne et la manière dont on refoule les latinos à la frontière avec les USA est encore plus d’actualité depuis les dernières élections américaines.

Je n’ai pas du tout été réceptive à la partie contemporaine de l’histoire, les deux récits sont trop inégaux, la période américaine (2007) est insignifiante, alors qu’il y avait un potentiel. Reba avec ses régimes ubuesques, sa versatilité, son indécision permanente m’a très vite exaspérée. Peut-être était-ce voulu par l’auteure ?

J’ai le même ressenti qu’avec « L’île des oubliés » de Victoria Hislop… un petit roman pour les soirées d’hiver ou pour la plage.

 

Extraits

Voilà comment ça avait commencé. Un caprice. Pourtant, dix ans plus tard, Reba mentait toujours. Mais ses mensonges ne se limitaient plus à une bouteille de lait. Ils se propageaient telle de la moisissure et s’étendaient à toutes les parties de sa vie, pourrissant tous ses efforts. P 59

Le mensonge semblait la voie la plus simple vers la réinvention. Elle pouvait ainsi oublier sa famille et son enfance : la joie hystérique de son père, suivie par de longues périodes de découragement, son haleine saturée de whisky au cours des prières… P 59

Les gens se languissent souvent de choses qui n’existent pas, des choses qui ont été, mais ne sont plus. Mon pays me manquera toujours parce qu’il n’est plus. P 73

Nous savions que certaines choses n’étaient pas bien, mais nous avions trop peur pour changer ce que nous savions, et encore plus peur de découvrir ce que nous ne savions pas. C’était notre patrie, nos hommes notre Allemagne. Nous soutenions la nation. Bien-sûr, maintenant, c’est facile, pour des regards extérieurs, de porter des jugements… P 84

Baisse la tête, fais ce que tu as à faire, ne pose pas de questions et tu seras récompensé au bout du compte : même son père croyait en cette philosophie. Au fond de lui pourtant, il se demandait quelle était la place de la compassion humaine dans l’obéissance aveugle. P 155

Riki remua sur son siège. C’était une procédure standard mais les armes chargées l’avaient toujours mis mal à l’aise. Il avait vu trop d’hommes s’énerver et tirer prématurément, se prenant certainement pour Wyatt Earp. Les gens qu’ils appréhendaient n’étaient pourtant si des as de la gâchette, ni des hors-la-loi, simplement des fermiers ou des maçons. P 196

Lu en février 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Le joueur » de Fiodor Dostoïevski

Ce livre est dans ma bibliothèque depuis des lustres dans une collection « les grands écrivains de l’académie Goncourt »: un roman et un fascicule sur la vie de l’auteur. Pour Dostoïevski, ils ont choisi « Le joueur »:

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Résumé de l’éditeur

Le personnage principal de l’œuvre est un jeune précepteur nommé Alexeï Ivanovitch. Il est le narrateur de l’histoire. Alexeï travaille pour un ancien général et sa famille. Il se rend à Roulettenbourg, une ville d’eaux imaginaire en Allemagne, qui sert couramment de lieu de distraction pour les personnes les plus aisées de la haute société, en raison notamment de la présence d’un casino. Il tombe amoureux de Pauline Alexandrovna, qui n’est autre que la belle-fille du général.

 

Ce que j’en pense

Dans ce roman, Dostoïevski aborde avec lucidité et cruauté l’univers du jeu. Comme toujours il nous présente des personnages hauts en couleurs, étudiés avec soin qui gravitent autour du héros : Alexeï Ivanovitch, jeune précepteur de la famille du général. Le décor est planté : « Roulettenbourg » la bien nommée avec ses tables de jeu.

Tout commence comme une comédie légère : le général, amoureux d’une aventurière, Blanche, joueuse reconvertie en prêteuse sur gages, attend avec impatience le décès de la grand-mère, la « Baboulinka » pour pouvoir hériter et payer ses dettes de jeu.

Alexeï est amoureux de Pauline, belle-fille du général ; engluée dans les dettes, elle-aussi, elle lui propose de jouer à sa place et il va tomber dans l’engrenage.

Dostoïevski, joueur lui-même nous livre, à travers son double Alexeï, un brillant récit de l’addiction : le regard hypnotisé par la petite boule qui s’agite devant les yeux des joueurs, les pièces d’or qui tintent, l’impossibilité de s’écarter de la table sans avoir conscience de ce qu’on perd car on pense toujours pouvoir se refaire, les décharges d’adrénaline, l’obsession pour le jeu qui occupe toutes les pensées, tous les autres centres d’intérêt ayant fini par disparaître.

L’auteur égratigne au passage la société russe, les nobles oisifs qui perdent de l’argent sans se soucier des autres (le général claque au jeu aux dépens de ses propres enfants), mais il n’épargne pas les Français, tel l’intrigant des Grieux, les Allemands ou les Anglais comme Mr Astley. Par exemple, il décrit sans ménagement, avec férocité même, la société patriarcale de l’époque pages 42 et 43:

« Eh bien, toutes ces braves familles d’ici sont complètement soumises et asservies au Vater.  Tous, ils travaillent comme des bœufs et épargnent l’argent comme des Juifs. Admettons que le Vater a déjà amasser tant de florins et il compte sur son fils aîné pour lui transmettre son métier ou son lopin de terre. A cette fin, on ne dote pas la fille qui restera vieille fille. Toujours pour la même raison, on vend le cadet en servitude ou à l’armée et cet argent va alimenter la caisse patriarcale. » P 42

 Il règle ses comptes avec tout le monde, il a suffisamment fréquenté les salles de jeu, où il a perdu beaucoup pour se le permettre et il réussit à raconter quand même une histoire d’amour mais l’amour est-il possible dans l’univers infernal du jeu?

Une scène d’anthologie : l’arrivée de la Baboulinka, censée avoir un pied dans la tombe, et sa chance insolente lorsqu’elle s’assied pour la première fois à la table de jeu…

Ce roman est court, mais d’une intensité incroyable, le rythme de l’écriture suit celui de la boule sur la roulette; l’auteur parvient à susciter l’exaltation du lecteur : c’est vif, ça tourbillonne… Fiodor Dostoïevski l’a composé et dicté à sa future épouse, Anna Grigorievna Snitkina, en seulement trois semaines, en octobre 1866 car il s’était engagé à fournir rapidement un manuscrit à son éditeur (« Crime et châtiment » était en cours de rédaction).

J’ai lu et aimé « crime et châtiment », il y a quarante ans, mais je n’avais pas lu d’autres romans de Dostoïevski, remettant toujours à plus tard jusqu’à l’été dernier, en voyant la retransmission des « Frères Karamazov », magistralement joué au festival d’Avignon qui m’a scotchée…

Je continue l’aventure, en gardant « les frères… » pour la fin car il est considéré comme son meilleur roman.

Challenge XIXe siècle 2017

L’auteur

Freud disait qu’il avait très bien compris Dostoïevski mais… qu’il avait suffisamment de patients…

fiodor-dostoievski

https://philitt.fr/2015/01/04/dostoievski-largent-le-jeu-et-la-creation/

 

Extraits

Des relations assez bizarres se sont établies entre nous ; elles me restent assez obscures, étant donnés son orgueil et son arrogance envers tout le monde. P 29

Avec de l’argent, je deviendrai pour vous aussi un autre homme et je ne serai plus esclave. P 49

Mais le plaisir est toujours utile, et un pouvoir despotique, illimité – ne fût-ce que sur une mouche – c’est aussi une sorte de volupté. L’homme est un despote par nature et il aime être un bourreau. P 53

Il est rare que le Français soit aimable naturellement, il l’est sur commande, par calcul… Le Français au naturel est du positivisme le plus bourgeois, le plus mesquin le plus commun ; en un mot, c’est l’être le plus ennuyeux du monde. P 70

…la Baboulinka de soixante-quinze ans au sujet de laquelle on échangeait télégramme sur télégramme, agonisante mais non décédée, qui nous tombait dessus, en chair et en os, comme le tonnerre. P 91

A ce moment précis, je compris que j’étais un joueur. Mes mains tremblaient, ma tête bourdonnait. P 120

Est-ce que je sais ce que je désire ? Je suis dans l’égarement, je ne veux qu’une chose : être près d’elle, vivre dans son auréole, dans son rayonnement, à jamais, éternellement, toute ma vie. Mes pensées s’arrêtent là. Est-ce que je peux la quitter ? P 129

D’abord, pour en finir avec la grand-mère. Le lendemain, elle perdit tout, mais tout. C’était fatal : une fois engagés dans cette voie, les gens comme elle glissent de plus en plus vite, telle une luge qui dévale une pente enneigée. Elle avait joué toute la journée, jusqu’à huit heures du soir. Je n’y étais pas, on me l’a raconté. P 156

Les joueurs savent bien qu’on peut rester sur place pendant vingt-quatre heures sans détourner les yeux des cartes. P 158

Dès que j’approche de la roulette, je puis encore en être séparé par d’autres salles, au seul tintement des pièces qui s’entrechoquent en roulant, je suis presque en transe. P 211

 

Lu en Février 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Les sept pendus » de Leonid Andreïev

Je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle d’un auteur que je ne connaissais pas, lue grâce au site  « Littérature russe et slave », les challenges ont du bon :

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Résumé de l’éditeur

Quand le chef de la sûreté apprend au ministre N. qu’un groupe de terroristes tentera de l’assassiner le lendemain, le malheureux ministre passe la nuit la plus épouvantable qu’il ait connue. Arrêtés, les cinq terroristes sont condamnés à mourir pendus. Pour faire bonne mesure on leur adjoint deux meurtriers, l’un de profession, l’autre simple d’esprit.

Dans la solitude absolue de ceux dont la société a décidé de se débarrasser, les sept condamnés doivent affronter la perspective de leur mort prochaine, l’angoisse étouffante de leurs dernières nuits, l’absurdité sans nom de leur destin.

 

Ce que j’en pense

Je viens de découvrir cet auteur qui m’a beaucoup plu. Il aborde la mort sous plusieurs aspects, tout d’abord la peine de mort avec une description rapide des jugements, et le séjour dans ce qu’on appellerait aujourd’hui les couloirs de la mort : il faut attendre qu’il y ait un nombre suffisant de prisonniers pour exercer la sentence, on va donc mélanger un groupe de « terroristes » condamnés pour un attentat déjoué à temps et deux autres détenus qui ont tué.

L’auteur aborde également la transformation du fonctionnement mental des condamnés, face à l’échéance : ils savent qu’ils vont mourir mais quand ? le tic-tac sadique de l’horloge qui sonne tous les quarts-d ’heure est là pour rappeler à chacun les secondes qui s’égrènent.

Cette incertitude de l’heure par rapport à la certitude de la mort est envisagée pour chacun des personnages et on voit leur évolution parfois surprenante, le plus motivé idéologiquement n’est pas forcément le plus indifférent…

Il y en a même un qui est dans le déni : on ne peut pas le tuer.

Andreïev évoque aussi, via le général qui a échappé à l’attentat, comment le fait d’être passé à deux doigts de la mort peut avoir des conséquences catastrophiques, car notre général imagine tout ce qui aurait pu se passer : syndrome du survivant ?

On accompagne les condamnés jusqu’à la fin et les relations entre eux, leur communication va évoluer, à la suite de leur cheminement personnel.

Une nouvelle très intense, bien écrite publiée en 1908…

Challenge XIXe siècle

 

L’auteur

Né à Oriol, au sud de Moscou, en1871, Leonid Nikolaïevitch Andreïev (en russe : Леонид Николаевич Андреев) est un journaliste et écrivain russe. Il est le père du poète Daniel Andreïev.

Andreïev fut, comme conteur et comme dramaturge, l’un des écrivains les plus représentatifs de la fin du XIXe et du commencement du XXe siècle russe.

Il a écrit des nouvelles, des romans Le gouverneur,  des pièces : la vie de l ’homme

Leonid Andreïev acclama l’avènement de la République, mais le coup d’État bolchevique le fit émigrer à Kuokkala, en Finlande, où il mourut le 12 septembre 1919, à l’âge de 48 ans.

 

Extraits

Vêtu d’une chemise de nuit, la barbe embroussaillée, le regard irrité, le ministre ressemblait à tous les vieillards tourmentés par l’asthme et l’insomnie. On eût dit que la mort, préparée pour lui par d’autres, l’avait dénudé, arraché du luxe dont il était entouré.

Ce n’est pas mourir qui est terrible, c’est de savoir qu’on va mourir. Il serait tout à fait impossible à l’homme de vivre s’il connaissait l’heure et le jour de sa mort avec une certitude absolue.

Pour ne pas croire à la mort, il faut voir et entendre autour de soi le mouvement coutumier de la vie : des pas, des voix, de la lumière. Et maintenant, tout était extraordinaire pour lui ; ce silence, ces ténèbres, qui semblaient être déjà de la mort, mais il sentait déjà l’approche de la mort inévitable ;

L’immense forteresse aux murailles lisses plongeait dans l’obscurité, dans le silence ; une barrière de calme et d’ombre la séparait de la ville continuellement vivante. Alors, on entendait sonner les heures ; étrangère à la terre, une mélodie étrange naissait et mourait, lentement, tristement. Comme de grosses gouttes de verre transparentes, les heures et les minutes tombaient d’une hauteur incommensurable, dans une vasque métallique qui vibrait doucement. Parfois, c’étaient des oiseaux qui passaient.

S’il y a de la noblesse dans la cruauté, le silence solennel, sourd, mort, qui saisissait tout souffle, tout frôlement, était noble. Dans ce silence, que traversait le tintement désolé des minutes qui s’enfuient, trois hommes et deux femmes, séparés du monde, attendaient la venue de la nuit, de l’aurore et du supplice ; et chacun s’y préparait à sa manière.

Le temps disparut comme s’il se fût transformé en espace, en un espace transparent et sans air, en une immense place sur laquelle se trouvait tout, et la terre, et la vie et les hommes. Et on pouvait embrasser tout d’un seul coup d’œil, jusqu’à l’extrémité, jusqu’au gouffre inconnu, jusqu’à la mort. Et ce n’est pas parce qu’il voyait la mort que Serge souffrait, mais parce qu’il voyait la vie et la mort en même temps.

D’un côté, il voyait la vie, et de l’autre, il voyait la mort ; et c’était comme deux mers profondes, étincelantes et belles, confondues à l’horizon en une seule étendue infinie.

 

Lu en février 2017

Publié dans Polars

« l’homme du lac »: Arnaldur Indridason

Pour changer, je vous parle aujourd’hui d’un polar, dévoré l’espace d’un week-end, petite pause de récupération entre deux autres romans :

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Quatrième de couverture

Il dormait au fond d’un lac depuis soixante ans. Il aura fallu un tremblement de terre pour que l’eau se retire et dévoile son squelette, lesté par un émetteur radio recouvert d’inscriptions en caractères cyrilliques à demi effacés. Qui est donc l’homme du lac ? L’enquête révélera au commissaire Erlendur le destin tragique d’étudiants islandais confrontés aux rouages implacables de la Stasi.

« L’enquête policière n’est chez Indridason qu’un prétexte à une réflexion souvent féroce sur la société islandaise, ses dérives et ses travers. » Le Magazine littéraire

 

Ce que j’en pense

J’ai passé un bon moment avec l’inspecteur Erlendur, héros fatigué, toujours empêtré dans ses problèmes familiaux, son équipe dans une enquête qui, en elle-même est plutôt lente mais intéressante.

Un lac qui se vide à la suite d’un tremblement de terre laissant apparaître un squelette relié à un appareil de transmission datant de l’époque soviétique, des personnes portées disparues sans que les enquêtes de l’époque aient été vraiment approfondies… on concluait facilement au suicide dans ce pays où les journées s’étirent indéfiniment en été…

Indridason utilise l’enquête pour régler ses comptes avec le passé de l’Islande, notamment les méthodes d’espionnage mises en place par l’ex RDA : on attribuait des bourses à des étudiants islandais appartenant au parti communiste et une fois arrivés à Leipzig, on les manipulait pour qu’ils dénoncent les faits et gestes de leurs copains.

En plus des cours, ils étaient obligés, sous peine de sanctions, de travailler dans les champs, les usines ou la restauration de l’Allemagne en ruines, et de participer à toutes les réunions…

Le PC était actif à l’époque, car certains Islandais ne supportaient pas les bases militaires américaines installées sur l’île et tout le monde espionnait tout le monde ou presque d’intelligence avec l’ennemi. C’était l’époque de la guerre froide.

Une belle évocation des méthodes de la Stasi, des pouvoirs de manipulation, du lavage de cerveau et du traitement accordé à ceux qui commençaient à réfléchir par eux-mêmes, voire de révolter, avec une histoire d’amour. C’est ce que j’ai préféré dans ce polar.

Je me souviens de la révolte à Hongrie et l’entrée des chars soviétiques pour la mater : nous étions suspendus aux infos pour tenter de savoir comme la situation évoluait et la chape de plomb qui a mis fin à l’espoir… cela paraît très loin, très abstrait pour les plus jeunes, mais cela a existé et qui sait ce que l’avenir peut apporter…

J’aime beaucoup la manière dont Indridason met en lumière l’Islande : la société, l’histoire du pays à travers ses polars éveillant la curiosité du lecteur, l’envie d’en apprendre davantage.

 

Extraits

Il avait commencé par disserter sur l’adhésion des étudiants aux idéaux tout en rappelant les quatre objectifs des études universitaires : inculquer le marxisme aux étudiants, les rendre socialement actifs, les inciter à prendre part au travail social organisé par les jeunesses communistes et former une classe de gens qui deviendraient ensuite des spécialistes dans leurs domaines respectifs.

Après l’émerveillement initial de leur séjour à Leipzig, quand la réalité leur était apparue, les Islandais avaient discuté de la situation. Tomas s’était fait sa propre conception des choses sur cette société de surveillance, ce qu’on appelait « surveillance réciproque » et qui consistait pour chaque citoyen à observer les autres et à dénoncer les comportements ou les opinions contraires à l’esprit socialiste.

J’ai toujours eu l’impression que la version est-allemande du socialisme n’était qu’une prolongation du nazisme. Certes, les gens vivaient sous la botte soviétique mais j’ai eu très vite le sentiment que le socialisme de là-bas était juste une autre version du nazisme.

 

Lu en février 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Les nuits blanches » de Fiodor Dostoïevski

Poursuivant ma quête de Dostoïevski, je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle lue grâce à « https://bibliotheque-russe-et-slave.com »

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Quatrième de couverture

Les Nuits blanches, c’est d’abord un vrai roman d’amour. Un jeune homme solitaire et romanesque rencontre, une nuit, dans Pétersbourg désert, une jeune fille éplorée. Désespérée par un chagrin d’amour, Nastenka se laisse aller au fantasme du jeune homme, amoureux depuis le premier instant, le berce – et se berce – dans l’illusion d’une flamme naissante…

 

Ce que j’en pense

C’est l’histoire d’une rencontre improbable qui se déroule sur 3 nuits, et l’auteur décrit la manière dont ils font connaissance : elle est en larmes et il ose l’aborder malgré sa timidité. Chacun va raconter son histoire : en fait, elle pleure car elle est amoureuse d’un homme dont elle n’a pas de nouvelles et en l’écoutant. Il est seul, sa vie n’est pas très gaie.

Au fur et à mesure qu’ils se parlent, se racontent, il tombe amoureux d’elle. Amour ? amitié amoureuse ?

J’aime beaucoup l’incipit : « La nuit était merveilleuse – une de ces nuits comme notre jeunesse en connu, cher lecteur. Un firmament si étoilé, si calme ; qu’en le regardant on se demandait involontairement : peut-il vraiment exister des méchants sous un si beau ciel ? – et cette pensée est encore une pensée de jeunesse. Mais puissiez-vous avoir le cœur bien longtemps jeune. »

Dostoïevski parle aussi de son amour pour la ville de Saint-Pétersbourg, pour les maisons, leur architecture ou leur rénovation pas forcément de bon goût.

On retrouve l’hypersensibilité de l’auteur, toujours torturé, se posant inlassablement des questions sur l’amour, sur sa solitude, sur la vie.

Dostoïevski est toujours fasciné par les rêves et il rêve sa vie à défaut de la vivre, d’où l’exaltation lors de la rencontre : il ne pouvait que tomber amoureux de Nastenka qui lui était inaccessible.

J’ai retrouvé, dans cette nouvelle, écrite en 1848, cette sensibilité et ce sens du détail, ces descriptions des gens, des maisons, et l’atmosphère de la ville qui m’avaient plu dans « L’idiot » publié vingt ans plus tard.

Donc, cette œuvre de jeunesse propose au lecteur (qu’il interpelle parfois) une belle histoire romantique, parfois même lyrique, entre deux héros exaltés… Et bien-sûr l’envie de continuer l’aventure avec cet auteur que j’apprécie beaucoup et dont j’ai toujours du mal à parler par crainte peut-être d’être en deçà (serais-je encore plus perfectionniste que lui?) …

Extraits :

Car, depuis huit ans que je vis à Pétersbourg, je n’ai pas réussi à me faire un seul ami. Mais qu’est-ce qu’un ami ? Mon ami, c’est Pétersbourg tout entier. Et s’il me semblait ce matin que « tout le monde » m’abandonnait, c’est que Pétersbourg tout entier s’en était allé à la campagne.

Je suis très bien aussi avec les maisons. Quand je passe, chacune d’elles accourt à ma rencontre, me regarde de toutes ses fenêtres et me dit : « Bonjour ! comment vas-tu ? Moi, grâce à Dieu, je me porte bien.

Vous comprenez maintenant, lecteur, comment je connais tout Pétersbourg.

Je vous ai déjà dit les trois journées d’inquiétude que je passai à chercher les causes du singulier état d’esprit où je me trouvais. Je ne me sentais bien nulle part, ni dans la rue ni chez moi. Que me manque-t-il donc ? pensais-je, pourquoi suis-je si mal à l’aise ?

Écoutez-moi, interrompis-je, je ne puis pas ne pas venir ici demain. Je suis un rêveur, j’ai si peu de vie réelle, j’ai si peu de moments comme celui-ci, que je ne puis pas ne pas les revivre dans mes rêves. Je rêverai de vous toute la nuit, toute la semaine, toute l’année. Je viendrai ici demain, absolument, précisément ici, demain, à la même heure et je serai heureux de m’y souvenir de la veille… Cette place m’est déjà chère.

Après mes nuits fantastiques, j’ai de terribles moments de lucidité. Et autour de moi la vie tourbillonne pourtant ! la vie des hommes, celle qui n’est pas faite sur commande… Et pourtant, encore ! leur vie s’évanouira comme mon rêve.

L’heure se fait sombre, il se sent vide et triste ; tout son royaume de rêves s’écroule sans bruit, sans laisser de traces… comme un royaume de rêves ; mais une sensation obscure se lève déjà en son être, une sensation inconnue, un désir nouveau, et voilà que s’assemble autour de lui tout un essaim de nouveaux fantômes.

Mais alors je ne me demandais pas encore : Où sont les rêves ? et voici que je hoche la tête et je me dis : Comme les années passent vite ! qu’en as-tu fait ? as-tu vécu ? regarde comme tout est devenu froid ! les années passeront, toujours davantage ta solitude t’accablera et viendra la vieillesse accroupie sur son manche à balai ; ton monde fantastique pâlira…

Les idéaux se succèdent, on les dépasse, ils tombent en ruines, et puisqu’il n’y a pas d’autre vie, c’est sur ces ruines encore qu’il faut fonder un idéal dernier. 

Lu en février 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Romain Gary s’en va-t’en guerre » de Laurent Seksik

Poursuivant ma découverte des mystères de Romain Gary, je vous parle aujourd’hui d’un roman  particulier :

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Quatrième de couverture

Avant d’inventer Émile Ajar, Romain Gary s’est inventé un père. Bâtissant sa légende, l’écrivain a laissé entendre que ce père imaginaire était Ivan Mosjoukine, l’acteur russe le plus célèbre de son temps. La réalité n’a rien de ce conte de fées.

Drame familial balayé par l’Histoire et fable onirique, « Romain Gary s’en va-t’en guerre » restitue l’enfance de Gary et la figure du père absent. Avec une émotion poignante, le roman retrace vingt-quatre heures de la vie du jeune Romain, une journée où bascule son existence.

Après » Les derniers jours de Stefan Zweig » et « Le cas Eduard Einstein », Laurent Seksik poursuit magistralement cette quête de vérité des personnages pour éclairer le mystère d’un écrivain, zones d’ombre et genèse d’un créateur, dans une histoire de génie, de ténèbres et d’amour.

 

Ce que j’en pense

Tout d’abord, je tiens à remercier Babelio.com et les éditions Flammarion qui m’ont permis de lire ce roman dans le cadre de la dernière opération « masse critique ».

J’apprécie particulièrement Laurent Seksik, que j’ai découvert avec « Le cas Eduard Einstein » puis « L’exercice de la Médecine » en passant par la BD « Les derniers jours de Stefan Zweig » (je n’ai pas encore lu le roman et cela ne saurait tarder…) donc celui-ci était pour moi !!!

L’auteur a choisi de mettre en scène deux journées décisives dans la vie de Romain Gary, qui vont lui faire découvrir les mensonges, les trahisons: les 26 et 27 janvier 1925 pour nous parler de la vie de sa mère Nina que nous connaissons bien (Romain en a parlé dans « La promesse de l’aube » par exemple), celle de son père que nous connaissons peu, leur vie de couple qui vacille.

On retrouve cette mère particulière, encore amoureuse de son mari qui a rencontré une autre femme, et dont l’unique raison de vivre est son petit Roman, prunelle de ses yeux et qui vit dans des conditions précaires, assaillie par les huissiers qui ont tout saisi, sa boutique ayant dû être fermée.

Une jolie scène : elle rallonge les ourlets de pantalon de Roman pour montrer qu’il devient un homme :

« Se mettre à genoux devant Roman pour coudre, c’était dans son esprit comme s’incliner face au destin, se prosterner devant la vie qui continuait. Elle rallongeait le tissu, elle prolongeait les jours, conjurait le malheur à grands coups de ciseaux. »

On fait la connaissance d’Arieh, le père de Roman, fourreur comme l’était ses ancêtres, soumis à la stature imposante de son père, écartelé entre ses deux femmes au grand dam de sa famille, juive très pratiquante, rigide qui n’a jamais aimé Nina trop extravagante et libre à leur goût.

Il y a un autre personnage très important dans ce roman : le ghetto de Wilno (Vilnius) en Lituanie avec l’intolérance, l’antisémitisme qui vont crescendo, entre adultes et entre enfants et Roman, perdu dans cette situation familiale complexe, pensant que c’est à cause de lui, se culpabilisant, espérant le retour de son père, en fait les frais.

J’ai bien aimé ce roman, il s’agit bien d’un roman et non d’une biographie je le précise, dont le rythme est soutenu, les descriptions de la ville, des quartiers, du mode de vie dans le ghetto sont précises, et émouvantes.

On fait face à deux attitudes opposées : Nina qui sent qu’elle n’a plus reine à faire dans cette ville, dans ce pays et ne rêve que de partir pour la France, et Arieh Kacew et sa famille qui pensent qu’il ne peut rien leur arriver car ils habitent là depuis si longtemps malgré les pogroms.

Je connais mal l’histoire de le Lituanie, j’ai commencé à m’y intéresser au moment où les Pays Baltes se sont soulevés contre l’ex URSS, pour obtenir leur indépendance, donc je ne savais rien de l’extermination totale et méthodique de « la petite Jérusalem du Nord » (à ce propos, l’épilogue est magistral), donc je vais aller me documenter.

Amoureux ou non de Romain Gary et ses mystères, ou pour approfondir ses connaissances sur la Lituanie, son histoire, ce livre est vraiment à découvrir et il se dévore.

 

Extraits

Ne réalise-on jamais l’âge de sa mère, hormis à ses derniers instants. P 27

Le malheur avait développé en elle, comme un sixième sens, un don prémonitoire. Nul n’osait lui contester cette réalité , c’était un être d’instinct sensible à l’environnement comme aux entourages – entrant dans une pièce, elle pouvait d’emblée percevoir, sans qu’aucun mot n’ait été prononcé, un seul regard échangé, si quelqu’un lui était hostile. P 35

Il n’y a pas de mauvaises mères, il y a surtout des pères absents. P 42

On lui reprochait parfois de ne pas avoir des préoccupations de son âge. Mais, quand on a connu l’exil à six mois, la séparation de ses parents et la mort d’un frère, l’enfance est une terre inconnue, un continent lointain. P 59

L’enfant a appris la grande lâcheté des hommes, a vu s’éteindre le temps de l’insouciance. Elle se promets d’en ranimer la flamme, peu importe ce que cela lui coûtera d’énergie et de peine. Elle s’évertuera tout au long des années à tenter d’effacer l’instant de cet aveu, à enseigner ce qu’est un amour absolu, un amour pur, sans taches. P 92

C’était un père idéal, un père modèle dont l’imposante stature accablait Arieh et dont la perfection lui rappelait ses propres faiblesses. P 111

N’était-ce pas le rôle des fils de réaliser le rêve des pères, d’être les héros qu’ils auraient dû devenir si la vie s’était montrée plus juste ? Son avenir était tracé. Couper, coudre, coudre, couper… P 143

 

Lu en février 2017