Publié dans Littérature française

« La légende de nos pères » de Sorj Chalandon

          Je vous parle aujourd’hui d’un livre paru, il y a déjà quelques années,  en 2009 pour être plus précise, que j’ai souvent reporté à plus tard pour cause de PAL débordante…

 la-legende-de-nos-peres-de-sorj-chalandon

Quatrième de couverture

          « J’ai laissé partir mon père sans écouter ce qu’il avait à me dire, le combattant qu’il avait été, le Résistant, le héros. J’ai tardé à le questionner, à moissonner sa mémoire. Il est mort en inconnu dans son coin de silence. Pour retrouver sa trace, j’ai rencontré Beuzaboc, un vieux soldat de l’ombre, lui aussi. J’ai accepté d’écrire son histoire, sans imaginer qu’elle allait nous précipiter lui et moi en enfer… » S.C.

 

Ce que j’en pense

          Dans ce roman, l’auteur réalise un travail sur la mémoire, en écrivant des biographies à petit tirage, à la demande d’un membre de la famille pour rendre hommage à l’un des leurs. Pour cela, il rencontre les personnes et notent tout ce qu’elles lui confient.

          Ici, ce sont les souvenirs de guerre de Beuzaboc, à la demande de sa fille. Mais qui est-il vraiment ?

          Il approfondit ainsi ce qu’est le véritable travail du biographe : mettre simplement des mots sur les souvenirs que l’autre raconte, rechercher les émotions, ou vérifier les faits à la manière d’un journaliste ?

          « Le client raconte, le biographe écrit. C’est son devoir, sa fonction, son rôle. Et peu importe si tout est trop beau ou trop calme. »

          Il aborde ainsi très bien la notion de doute : S’agit-il de vrais souvenirs, ou embellit-il les faits pour se construire une légende ? Cela résonne d’autant plus chez le biographe que son propre père a été un héros anonyme, un survivant des camps et qu’il ne connaît pratiquement rien de lui car il était trop petit à son retour.

          Certes, on peut vérifier les évènements dans les journaux de l’époque, mais, il est parfois difficile de retracer un parcours individuel (héros de l’ombre ou passé reconstruit?) Tout le monde s’est réveillé Résistant à la Libération alors que les vrais héros, ceux qui revenaient des camps restaient dans l’ombre. Voulait-on vraiment les entendre ?

          On voit ainsi se tisser un échange, comme au tennis,  entre la culpabilité de celui qui n’a peut-être pas été un héros et celle de celui qui n’a pas écouté son père décédé trop tôt, quand il en parlait avec son frère aîné et tous les regrets que cela peut provoquer ?

         « On fait son deuil, mais on ne revient pas d’un rendez-vous manqué »

          Le style de Sorj Chalandon est direct, les phrase courtes, percutantes, voire lapidaires et la trame s’étoffe, peu à peu, comme les instruments qui se rajoutent pour enrichir le thème dans une partition de musique et il entraîne le lecteur dans une histoire passionnante. J’ai beaucoup aimé ce roman, comme j’avais apprécié « Le quatrième mur ».

 

L’auteur

Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Il est l’auteur de reportages sur l’Irlande du Nord et le procès de Klaus Barbie qui lui ont valu le prix Albert-Londres en 1988.

Il est aussi l’auteur de plusieurs romans, entre autres: « Une promesse » (prix Médicis en 2006), « Mon traître », « La Légende de nos pères » (2009), « Retour à Killybegs » (Grand Prix du roman de l’Académie française en 2011)  » Le Quatrième Mur » ( prix Goncourt des lycéens en 2013).

En 2015, il a publié : « Profession du père »

 

Extraits

          Il disait qu’il avait le cancer du chagrin.

          Son retour de camp, c’était cela. Des résistants en trop, des déportés en plus, une humanité barbelée dont on n’a su que faire.

          J’avais laissé partir mon père… ce héros sans lumière, ce résistant, ce brave, ce combattant dans son coin d’ombre. J’avais laissé partir cet inconnu, ce soldat, ce déporté. Qui était retourné à la liberté comme on va au silence. J’ai laissé partir une page de notre histoire commune.

          Sans l’avoir su, je partageais mon enfance avec un héros et je jouais du clairon pour empêcher sa voix.

          Mon père et moi pensions avoir le temps de parler de ce temps. Nous remettions à plus tard la cérémonie des confidences. Jamais nous ne nous l’étions avoué. C’était même devenu une taquinerie entre nous. Une façon de se dire à demain. Et Lucas a perdu la vue. Et mon père s’est couché. Et j’ai renoncé. Et la mort nous a soudain dérobés l’un à l’autre.

           Comment approcher l’évident, le simple, des feuilles qui frissonnent. Parce qu’écrire frissonner, c’est déjà s’éloigner de la feuille. Elles ne frissonnent pas, les feuilles. Elles font tout autre chose que ce qu’en dit le vent. Elles ne bougent pas, ne remuent pas, ne palpitent pas. Elles feuillent. Voilà, elles feuillent, les feuilles. Et le ciel, il nuage.

          Le biographe est là pour autre chose que raconter des faits. Il existe pour ce que d’autres disent d’eux-mêmes, pour ce qu’ils prétendent de leur vie. Il est là pour offrir à chacun sa part de vrai et sa part d’autre chose. Ni mensonge, ni falsification, mais promenade en lisière de tout cela à la fois.

 

Lu en janvier 2017

Publicités

9 commentaires sur « « La légende de nos pères » de Sorj Chalandon »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s