Publié dans Littérature française

« La promesse de l’aube » de Romain Gary

          Je vous parle aujourd’hui d’un livre que je m’étais promis de lire lors du centenaire de sa naissance en 2014:

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Quatrième de couverture

          -Tu seras un héros, tu seras général, Gabriele D’Annunzio, Ambassadeur de France – tous ces voyous ne savent pas qui tu es !

Je crois que jamais un fils n’a haï sa mère autant que moi, à ce moment-là. Mais, alors que j’essayais de lui expliquer dans un murmure rageur qu’elle me compromettait irrémédiablement aux yeux de l’Armée de l’Air, et que je faisais un nouvel effort pour la pousser derrière le taxi, son visage prit une expression désemparée, ses lèvres se mirent à trembler, et j’entendis une fois de plus la formule intolérable, devenue depuis longtemps classique dans nos rapports :

– Alors, tu as honte de ta vieille mère ?

Ce que j’en pense

          Dans ce livre, Romain Gary nous raconte son enfance depuis Vilnius, puis la Pologne jusqu’à l’exil en France, élevé par sa mère dans des conditions difficiles, son père l’ayant abandonné. On le suit ainsi jusqu’à l’âge adulte, à la fin de la deuxième guerre mondiale.

            Elle l’a élevé comme un prince : tu seras ambassadeur, mon fils, tu seras un grand écrivain, (pas n’importe lequel bien sûr : Dostoïevski, Hugo), tu seras un héros, mettant la barre si haut qu’il mènera sa vie en fonction d’elle, de sa notion d’identité, d’appartenance à la France  qu’elle idéalise, lui transmettant des valeurs peu conformes à la réalité.

           » Je pensais à toutes les batailles que j’allais livrer pour elle, à la promesse que je m’étais faite à l’aube de ma vie, de lui rendre justice, de donner un sens à son sacrifice et de revenir un jour à la maison, après avoir disputé victorieusement la possession du monde à ceux dont j’avais si bien appris à connaître, dès mes premiers pas, la puissance et la cruauté. »

          Dès son plus jeune âge, il écrit noircissant des pages à un rythme parfois éreintant, se cherchant un pseudonyme digne de l’avenir que sa mère projette pour lui.

          Comment décrire le choc avec la réalité lorsqu’il voit ce qui se passe, dans sa vie d’enfant, puis lorsqu’il voit le comportement des gradés de l’armée pendant la guerre ou la manière dont on lui refuse son grade d’officier sous prétexte qu’il est Français par naturalisation, et naturalisé depuis trop peu de temps.

         Il a intériorisé ses paroles et il y a une sorte de dédoublement quand il cherche comment se comporter à l’âge  adulte; elle pense à travers lui, il s’exprime comme elle, les mots sortent de sa bouche selon ses expressions à elle, il a parfois même l’impression de parler avec l’accent russe.

          Il a été l’homme de sa vie, chacun des deux ayant vécu par procuration en fait, comme il l’écrit si bien:

          « J’ai toujours su que je n’avais pas d’autre mission ; que je n’existais, en quelque sorte, que par procuration. »

          Romain Gary rend un hommage magnifique à cette mère excessive, débordant d’amour pour son fils, prête à tous les sacrifices pour lui avec abnégation et qui l’a étouffé par cet amour démesuré, lui donnant une confiance totale en sa bonne étoile et en même temps des doutes sur ses propres désirs et sentiments. De nos jours, on la qualifierait de « mère toxique », de « mère juive », hyper protectrice voire abusive…

          Cette relation fusionnelle avec sa mère l’a conduit à faire  ses choix en fonction d’elle, jamais pour lui-même, essayant d’être conforme à ce qu’elle voulait pour lui. N’est-il pas passé à côté de sa vie, de se vrais désirs, pratiquement incapable de s’attacher à une autre femme qu’elle?

          L’écriture est magnifique, pleine d’humour et il est difficile de refermer ce livre, tant il nous emporte. J’ai adoré autrefois, « La vie devant soi » publié sous le pseudonyme d’Emile Ajar, (un autre moi ?). Cet homme me touche énormément par sa sensibilité, sa fragilité, et par son parcours:  diplomate, Compagnon de la Libération, écrivain… et sa fin tragique.

 

L’auteur

           Roman Kacew, devenu Romain Gary, est un diplomate et romancier français, de langues française et anglaise, né le 21 mai 1914 à Vilnius (Lituanie) dans l’Empire russe et mort le 2 décembre 1980 à Paris.

          Il a reçu le prix Goncourt à deux reprises, pour « Les racines du ciel » en 1956 puis sous le pseudonyme d’Emile Ajar avec « La vie devant soi » en 1975, et il s’est caché derrière d’autres noms encore…

         Petit clin d’œil: Gary, le nom qu’il s’est choisi pendant la guerre, signifie « Brûle! » en russe et Ajar : « la braise »…

http://www.jesuismort.com/biographie_celebrite_chercher/biographie-romain_gary-3572.php

 

Extraits:

          Ses propres ambitions artistiques ne s’étaient jamais accomplies et elle comptait sur moi pour les réaliser.

          Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances.

          Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine.

          Rien ne pouvait m’arriver puisque j’étais son « happy end ». Dans ce système de poids et mesures que l’homme cherche désespérément à imposer à l’univers, je me suis toujours vu comme sa victoire.

          Il y a longtemps que je ne crains plus le ridicule ; je sais aujourd’hui que l’homme est quelque chose qui ne peut pas être ridiculisé.

           J’allais parfois me cacher dans mon refuge de bûches parfumées, je songeais à tout ce que ma mère attendait de moi, et je me mettais à pleurer, longuement, silencieusement :je ne voyais pas du tout comment j’allais pouvoir me retourner.

          La vérité meurt jeune. Tout ce que la vieillesse a « appris » est en réalité tout ce qu’elle a oublié…

         L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive.

          Mais, je venais d’avoir dix-sept ans ; j’étais encore loin de soupçonner qu’il arrive aux hommes de traverser la vie, d’occuper des postes importants et de mourir sans jamais parvenir à se débarrasser de l’enfant tapi dans l’ombre, assoiffé d’attention, attendant jusqu’à la dernière ride une main douce qui caresserait sa tête et une voix qui murmurerait : « Oui, mon chéri, oui. Maman t’aime toujours, comme personne d’autre n’a jamais su t’aimer.

          …peut-être parce que j’avais été élevé par une femme et entouré de tendresse féminine, je n’étais pas capable de haine soutenue, et il me manquait donc l’essentiel pour comprendre Hitler.

          Mon égocentrisme est en effet tel que je me reconnais instantanément dans tous ceux qui souffrent et j’ai mal dans toutes leurs plaies.

 

Lu en janvier 2017

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8 commentaires sur « « La promesse de l’aube » de Romain Gary »

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