Publié dans Littérature française

« La valse des arbres et du ciel » de Jean-Michel Guenassia

Je vous parle aujourd’hui d’un autre livre de cette rentrée 2016

 la-valse-des-arbres-et-du-ciel-de-jean-michel-guenassia-j

 

Quatrième de couverture

          Auvers-sur-Oise, été 1890. Marguerite Gachet est une jeune fille qui étouffe dans le carcan imposé aux femmes de cette fin de siècle. Elle sera le dernier amour de Van Gogh. Leur rencontre va bouleverser définitivement leurs vies. Jean-Michel Guenassia nous révèle une version stupéfiante de ces derniers jours.

Et si le docteur Gachet n’avait pas été l’ami fidèle des impressionnistes mais plutôt un opportuniste cupide et vaniteux ? Et si sa fille avait été une personne trop passionnée et trop amoureuse ? Et si Van Gogh ne s’était pas suicidé ? Et si une partie de ses toiles exposées à Orsay étaient des faux …

Autant de questions passionnantes que Jean-Michel Guenassia aborde au regard des plus récentes découvertes sur la vie de l’artiste. Il trouve des réponses insoupçonnées, qu’il nous transmet avec la puissance romanesque et la vérité documentaire qu’on lui connaît depuis Le Club des incorrigibles optimistes.

 

Ce que j’en pense :

          C’est le premier roman de Jean-Michel Guenassia que je lis et j’ai aimé la façon dont il décrit la manière de peindre de Vincent Van Gogh ainsi que l’arrivée des Impressionnistes. Il nous fait entrer dans cet univers. On imagine très bien le peintre arpentant la nature, son chevalet et ses brosses à la main, et dépensant toute son énergie pour s’acharner à retranscrire son émotion sur la toile.

         L’auteur analyse très bien le statut des femmes dans la famille en cette fin de siècle : soumise à l’autorité du père puis du mari, mariage arrangé pour que cela profite aux deux familles, il n’y a pas de place pour l’amour.

         On aborde aussi la place des femmes dans la société : Marguerite Gachet est une des rares à avoir passé son baccalauréat, mais ne peut pas s’inscrire aux Beaux-Arts, interdits aux femmes : elles peuvent peindre pour leur plaisir (les cours de peinture sont très chers) mais pas pour exposer ou en vivre. Marguerite rêve de fuir en Amérique où tout est possible, pour pouvoir enfin être libre de vivre, de peindre…

          Le statut du frère de Marguerite n’est guère mieux : il aspire à être poète alors que son père le pousse vers une carrière médicale,  n’hésitant pas à enlever tous les livres de sa chambre pour l’obliger à  se soumettre à sa volonté.

          La jeune fille se rebelle contre l’autoritarisme de ce père, le tristement célèbre Dr Gachet, piètre médecin, qui troque de pseudo soins contre des toiles : tout est calculé chez cet homme opportuniste.

          « En réalité, c’est mon père qui se mettait en avant et, à travers nous, se donnait en spectacle; sa fille poussait des études comme aucune autre, son fils montrait une sensibilité  pour son âge, ses enfants étaient sa fierté légitime et sa revanche sur sa vie si modeste »

         Jean-Michel Guenassia  décrit très bien la société de l’époque et ses préoccupations, la situation précaire des artistes , les discussions sans fin sur le statut de la tour Eiffel après l’exposition universelle de 1889 et  sa destruction ou non…

           L’auteur construit son roman sur les conditions de la mort très controversée (suicide ? Homicide ?) de Vincent Van Gogh pour faire revivre ce peintre flamboyant, avec ses angoisses et  imaginer une rencontre entre deux artistes puis une histoire d’amour,pour notre plus grand plaisir.

          Une belle histoire, une idée originale, mais je suis restée sur ma faim, je me suis parfois ennuyée pendant cette lecture pourtant agrémentée de lettres de Vincent à son frère ou à Gauguin, ou d’articles de journaux de l’époque, mais Jean-Michel Guenassia a réussi son pari car il m’a donné l’envie de faire des recherches plus poussées sur la mort de Van Gogh et sur le sinistre Dr Gachet et sa famille

 

L’auteur :

Jean-Michel Guenassia est un écrivain français, né à Alger en  1950. Avocat pendant six ans, il vit de sa plume en écrivant des scénarios pour la télévision.

Son roman, « Le club des incorrigibles optimistes », paru à la rentrée littéraire 2009,  a obtenu le Prix Goncourt des lycéens.

On lui doit également « La vie rêvée d’Ernesto G. » en 2012 et « Trompe-la-mort » en 2015

En 2016, il publie  » La Valse des arbres et du ciel ».

 

Extraits :

          Je voudrais tant avoir la liberté d’un Delacroix ou d’un Tintoret, mais je n’entends rien  à la dégradation de la lumière et à l’opposition des nuances, je suis incapable de composer et de créer quoi que ce soit de beau.

          C’est cela mon problème, je reconnais les belles choses mais ne peux rien concevoir par moi-même.

          Peut-être les hommes redoutent-ils de perdre leur domination, si nous pouvions nous confronter à eux. Nous ne sommes bonnes qu’à contempler leurs œuvres, sans avoir le droit d’apprendre et de devenir des artistes reconnues. Et si jamais une femme arrivait à mettre un pied dans la porte entrouverte, je suis sûre qu’ils la refermeraient avec toute la violence possible, quitte à briser l’os.

          Il se disait proche des impressionnistes parce qu’à ses yeux, ils incarnaient le progrès dans l’éternel combat des modernes contre les anciens, et que se revendiquer de ce mouvement voulait dire qu’il était clairvoyant et visionnaire, et qu’il prenait date dans la marche du temps.

          Vous n’existez pas pour ce que vous faîtes, mais pour la place que vous occupez dans la société. Et j’étais comme les autres, un mouton de Panurge, incapable d’exprimer un peu d’originalité et de sortir de l’ornière. On excuse souvent les bêtises en raison de l’âge, et c’est vrai, je n’étais qu’une péronnelle; son talent aurait dû me sauter aux yeux,mais j’étais aveugle comme tous mes contemporains, et j’aurais dû me taire. Me taire et admirer.

          Ce qu’on dit de moi, en bien ou en mal, ne m’intéresse pas. Ceux qui avancent  dépassent toujours ceux qui les regardent passer. Quand un journal dit des bêtises sur la peinture d’aujourd’hui, je me dis « les pauvres ». C’est tout. Ils ne méritent aucun autre qualificatif. Tant pis pour eux, la peinture, c’est le bonheur, non?

Lu en décembre 2016

Publicités
Publié dans BD

« Silex and the City » de Jul

Aujourd’hui, ambiance de fêtes oblige, place à la BD avec:

 silex-and-the-city-t1-_

 

Résumé de l’éditeur

          40 000 avant J.C. : une vallée résiste encore et toujours à l’Évolution. A l’aube de l’humanité, Blog Dotcom est un  » Homo-Erectus qui se lève tôt « : pour changer tout ça, il décide de se présenter aux élections.

          Avec une femme pro de Préhistoire-Géo en ZEP (Zone d’Evolution Prioritaire), un fils cadet militant alter-darwiniste opposé à l’usage du feu et de la fourrure, et une fille aînée qui flirte avec Rahan de la Pétaudière, fils à papa héritier du plus gros volcan récemment privatisé  de la région, il n’est pas au bout de ses peines.

          De la Biennale d’Art Préhistorique Contemporain aux Ancêtres de Don Quichotte, des Dolto-sapiens aux « minorités visibles » néandertaliennes, c’est tout notre théâtre contemporain qui défile en peaux de bêtes, pour une parodie au vitriol de notre société évoluée.

 

Ce que j’en pense :

         J’ai découvert « Silex and the City » grâce à la série d’animation, sur ARTE, quatre ou cinq minutes tous les soirs et comme j’aimais bien, j’ai décidé de lire la BD.

          Les personnages me plaisent, notamment Spam Dotcom, prof de préhistoire-géo en Zone d’Évolution Prioritaire, grosses lunettes et grand sac qui traîne par terre. Son époux Blog Dotcom, prof de Chasse et Homo Erectus qui se lève tôt, ainsi que nous le présente Jul.

          Les enfants sont, également, hauts en couleurs, le fils végétarien écolo dans le sens plutôt sectaire du terme, ou la fille qui fricote avec un fils à papa, se promenant partout avec son crocodile apprivoisé, prénommé ???? Lacoste bien sûr.

          L’auteur nous propose une réunion en salle des profs, très drôle, avec ce typer d’échange:

          « Bien sûr qu’ils ne vont pas tous rentrer à Sciences-peaux, mais j’aimerais quand-même qu’ils aient des débouchés…

          Moi, quand je leur demande ce qu’ils veulent faire plus tard, ils me disent tous : « Tailleur de pierre » ou « agriculteur » !

         Ouais, enfin, tout le monde ne peut pas bosser dans les nouvelles technologies ! »

          La campagne électorale de Blog, pour faire bouger les choses, avec pour slogan : « Silex we can » donne lieu à des réunions assez cocasses, parodie de la politique actuelle.

          Jul joue avec les mots (EDF Énergie Du Feu, le mouvement des sans grottes, alter-darwinisme) et transpose les thèmes récurrents de notre société actuelle à 40 000 ans avant J.C. avec beaucoup d’humour: racisme anti néandertaliens, lutte des classes, délocalisation, art, famille …

          « La vérité, c’est  qu’aujourd’hui pour la moindre chasse à l’ours, on est obligé de faire appel à des trappeurs polonais ! »

          Les dessins me plaisent ainsi que la façon dont les protagonistes sont habillés, autant que leurs manières, ou leurs visages (un coucou en passant au sosie de Karl Lagerfeld commentant une exposition d’arts).

         Bon moment garanti…

 

L’auteur :

          Julien Berjeaut, alias Jul, né en 1974 est dessinateur de presse et auteur  de BD notamment les remarquables albums, « Il faut tuer José Bové » et « La Croisade s’amuse ».

Après Normale Sup, il enseigne un temps l’histoire chinoise puis, se rendant compte qu’il peut vivre du dessin, s’y consacre pleinement.

Il intervient dans des magazines variés tels  » Lire », ou « Philosophie Magazine » et à la télévision dans  » La Grande Librairie » ou le magazine d’actualité « 28 minutes «  sur ARTE.

En novembre 2016, il devient le nouveau scénariste de la série Lucky Luke avec « La Terre promise »…

 

 Extraits

silex-and-the-city-t1-planche-1

Lu en décembre 2016

Publié dans Littérature française

« Le bal de Sceaux »: Honoré de Balzac

          Après quelques lectures contemporaines je reviens à mon ami Honoré (de Balzac) avec cette nouvelle :

le-bal-de-sceaux-honore-de-balzac 

 

Résumé de l’éditeur

          Émilie de Fontaine est une jeune fille de la noblesse que sa famille souhaiterait bien voir mariée. Malheureusement, elle a une si haute idée d’elle-même, et donc de l’homme qui pourra lui inspirer suffisamment d’amour pour devenir son époux, qu’elle refuse tous les prétendants qu’on lui présente. Jusqu’au jour où, dans un bal champêtre, elle rencontre un bel inconnu…

          Le dossier de l’édition regroupe des textes qui permettent d’étudier le héros romantique et les représentations des beaux esprits féminins dans la littérature ; il établit un lien entre le récit de Balzac et les œuvres de grands moralistes.

 

 

Ce que j’en pense :

          Tout comme « La maison du chat-qui-pelote » cette nouvelle fait partie du premier volume de « Scènes de la vie privée ». On fait la connaissance de Monsieur de Fontaine, noble de naissance qui a pris bien soin de ne pas fricoter avec l’empereur pour s’attirer les bonnes grâces du Roi après la Restauration.

          Ceci lui permet de bien marier ses enfants, à l’exception de la cadette, Émilie trop chouchoutée par ses parents, elle refuse tous les prétendants qu’on lui présente car elle veut épouser un Pair de France.

          Balzac excelle, une fois de plus, dans la description des lieux et des personnages, sur les manières d’intriguer pour être bien vu et tirer des avantages (sonnants et trébuchants). Il fait une critique pointue de la société de l’époque, des manières de se comporter.

          Il analyse très finement la relation entre Monsieur de Fontaine et Émilie, avec laquelle il s’est montré trop indulgent depuis l’enfance et qui se montre impertinente même avec lui.

           « Une complaisance générale avait développé chez elle l’égoïsme naturel aux enfants gâtés qui, semblables à des rois, s’amusent de tout ce qui les approche. « 

          Il nous dépeint une Émilie, belle, coquette, sûre d’elle-même, intelligente maniant les bons mots et les propos critiques souvent méchants au détriment des autres, dans sa propre famille comme avec les prétendants qu’on lui présente.

            «Comme la plupart des enfants gâtés, elle tyrannisa ceux qui l’aimaient, et réserva ses coquetteries aux indifférents. Ses défauts ne firent que grandir avec elle, et ses parents allaient bientôt recueillir les fruits amers de cette éducation funeste. »

         On assiste à la valse des prétendants jusqu’au fameux bal de Sceaux où elle croise Maximilien de Longueville. Mais peut-on changer en rencontrant l’amour quand on est aussi imbu de soi-même ? Émilie cherche un prince, qu’elle estime digne de son rang, au lieu de chercher l’amour, alors que peut-elle trouver ?

           Dans cette nouvelle, Balzac a ciselé ses personnages, il a peaufiné la psychologie de chacun, ne laissant d’ombre sur aucun d’entre eux, même ceux qui semblent secondaires.

          J’ai pris beaucoup de plaisir à dévorer ce texte car même avec une héroïne que l’on finit par détester allègrement, le charme opère toujours.

Challenge 19e Siècle

coeur-rouge-en-3d_21134893

L’auteur :

honore-de-balzac

 

Un site intéressant:  http://maisondebalzac.paris.fr/

 

Extraits :

 

          Le comte de fontaine, chef de l’une des plus anciennes familles du Poitou, avait servi la cause des Bourbons avec intelligence et courage pendant la guerre que les Vendéens firent à la république.

 

           Comme presque tous les enfants venus les derniers, Émilie de Fontaine était un Benjamin gâté par tout le monde. Le refroidissement du monarque causa donc d’autant plus de peine au comte, que jamais mariage ne fut plus difficile à conclure que celui de cette fille chérie.

 

           Ce vernis séduisant couvrait un cœur insouciant, l’opinion commune à beaucoup de jeunes filles que personne n’habitait une sphère assez élevée pour pouvoir comprendre l’excellence de son âme, et un orgueil qui s’appuyait autant sur sa naissance que sur sa beauté.

 

          … mais rien n’était plus plaisant que la façon dont l’impertinente créature prononçait ses arrêts et jugeait le mérite de ses adorateurs. On eût dit que, semblable à l’une de ces princesses des Mille et un Jours, Émilie fût assez riche, assez belle pour avoir le droit de choisir parmi tous les princes du monde


          Les yeux d’un père se dessillent si tard, qu’il fallut au vieux Vendéen plus d’une épreuve pour s’apercevoir de l’air de condescendance avec laquelle sa fille lui accordait de rares caresses. 

 

          Armée de son expérience de vingt ans, elle condamnait le sort parce que, ne sachant pas que le premier principe du bonheur est en nous, elle demandait aux choses de la vie de le lui donner. 

 

          Leur bonheur me rappelle les bienfaisantes années de ma jeunesse où les aventures ne manquaient pas plus que les duels. On était gai, alors ! Aujourd’hui, vous raisonnez, et l’on s’inquiète de tout, comme s’il n’y avait eu ni quinzième ni seizième siècles

 

Lu en décembre 2016

Publié dans Littérature française

« Petit pays » de Gaël Faye

Je vous parle aujourd’hui d’un livre de cette rentrée littéraire qui m’a particulièrement touchée:

 petit-pays-gael-faye

 

 Quatrième de couverture

          « Au temps d’avant, avant tout ça, avant ce que je vais raconter et le reste, c’était le bonheur, la vie sans se l’expliquer. Si on me demandait « Comment ça va ? » je répondais toujours « ça va !». Du tac au tac. Le bonheur, ça t’évite de réfléchir. C’est par la suite que je me suis mis à considérer la question. A esquiver, à opiner vaguement du chef. D’ailleurs tout le pays s’y était mis. Les gens ne répondaient plus que par « ça va un peu ». Parce que la vie ne pouvait plus aller complètement bien après tout ce qui nous était arrivé.» GF

          Avant, Gabriel faisait les quatre cents coups avec ses copains dans leur coin de paradis. Et puis, l’harmonie familiale s’est disloquée en même temps que son « petit pays », le Burundi, ce bout d’Afrique centrale brutalement malmené par l’Histoire.

          Plus tard, Gabriel fait revivre un monde à jamais perdu. Les battements de cœur et les souffles coupés, les pensées profondes et les rires déployés, le parfum de citronnelle, les termites les jours d’orage, les jacarandas en fleur. L’enfance, son infinie douceur, ses douleurs qui ne nous quittent jamais.

 

Ce que j’en pense :

          Ce livre est bouleversant, l’auteur raconte la guerre dans son « petit pays » le Burundi à travers les yeux d’un enfant, Gaby, un double de Gaël, que l’on va suivre de l’âge de dix ans à treize ans. Son père est Français, sa mère a fui le Rwanda. Avant, c’était le bonheur avec ses parents et sa petite sœur Ana, mais il ne le savait pas. Un premier séisme apparaît avec le divorce qui se passe mal.

          Gaby se tourne vers sa bande de copains, Gino, les jumeaux dans leur impasse. Après l’école ils vont chaparder les mangues chez les voisins, tirent des plans sur la comète dans un vieux Combi Volkswagen,  voulant à tout prix rester dans l’enfance et ne pas voir la violence qui monte, la haine entre Hutu et Tutsi gagnant le pays.

          L’auteur nous décrit la montée de la violence, les tueries de masse qui réduisent la famille de sa mère à néant, et comment peu à peu, elle en vient à toucher les enfants, à modifier leur façon de penser. On passe de l’insouciance de l’enfance au coup d’état et la prise de conscience brutale de l’intolérance, du racisme interethnique, de la peur, de l’horreur.

          « Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J’ai découvert l’antagonisme hutu tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou de l’autre. Ce camp, tel un prénom qu’on attribue à un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait à jamais. »

          C’est la rencontre avec les livres que lui prête une voisine grecque qui va modifier son existence : il peut ainsi échapper à l’horreur, apprendre à penser par lui-même car elle le fait parler de ses lectures, ne  pas seulement résumer mais dire ce qu’il ressent.

           « Bien sûr, un livre peut te changer ! Et en même temps changer ta vie. Comme un coup de foudre. On ne peut pas savoir quand la rencontre aura lieu. Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis. »

          Gaël Faye ne tombe jamais dans le pathos, car il n’est jamais facile de raconter des évènements dramatiques, la sortie brutale de l’enfance, le fait de s’apercevoir qu’on est métis alors que l’on ne s’était jamais posé la question d’une identité quelconque, l’obligation de choisir,  la perte de l’innocence, la possibilité de résilience à travers les livres.  Le style est simple, presque épuré mais beau car on imagine les manguiers, les bougainvilliers, la brutalité des orages, les pluies diluviennes, les termites…

          Je ne connaissais pas le chanteur mais son roman m’a donné envie de faire plus ample connaissance, de découvrir son univers. Comme il le dit, c’est en France qu’il a pu parler du Burundi et maintenant qu’il vit au Rwanda, c’est de la France qu’il a envie de parler d’écrire, comme si l’éloignement était nécessaire à l’inspiration.

            C’est un premier roman, qui a fait partie de la sélection finale du Goncourt et qui a reçu le Goncourt des Lycéens.

          Note : 9/10

 

L’auteur :

Gaël Faye, né en 1982 au Burundi d’une mère rwandaise et d’un père français.  est auteur-compositeur interprète de rap .

En 2013 paraît son premier album solo, « Pili Pili sur un croissant au beurre ». Enregistré entre Bujumbura et Paris, il se nourrit d’influences musicales plurielles : du rap teinté de soul et de jazz,  de la rumba congolaise …

« Petit pays » est son premier roman.

 

Extraits :

          La nonchalance des débuts s’est muée en cadence tyrannique comme le tic-tac implacable d’une pendule. Le naturel s’est pris pour un boomerang et mes parents l’ont reçu en plein visage, comprenant qu’ils avaient confondu le désir et l’amour, et que chacun avait fabriqué les qualités de l’autre. Ils n’avaient pas partagé leurs rêves, seulement leurs illusions.

 

          Mamie en voulait à Maman de ne pas nous parler kinyarwanda, elle disait que cette langue nous permettrait de garder notre identité malgré l’exil, sinon nous ne deviendrions jamais de bons Banyarwandas, « ceux qui viennent du Rwanda ». Ma mère se fichait de ces arguments, pour elle, nous étions des petits blancs, à la peau légèrement caramel, mais blancs quand même.

 

          Ils parlaient bien tous les deux de la même chose. Le retour au pays. L’une appartenait à l’Histoire, l’autre devait la faire. P 71

 

          J’ai beau chercher, je ne me souviens pas du moment  où l’on s’est mis à penser différemment. A considérer que dorénavant, il y aurait nous d’un côté, et de l’autre, des ennemis.

 

          Nous avons commis une erreur en abandonnant le parti unique.  Il a fallu des siècles et bien des conflits pour que les blancs arrivent au stade où ils en sont. Ils nous demandent aujourd’hui d’accomplir la même chose en l’espace de quelques mois.

 

          Les présidents militaires ont toujours des migraines. C’est comme s’ils avaient deux cerveaux. Ils ne savent jamais s’ils doivent faire la paix ou la guerre.

 

          Ce pays est fait de chuchotements et d’énigmes. Il y avait des fractures invisibles, des soupirs, des regards que je ne comprenais pas.

 

          La souffrance est un joker dans le jeu de la discussion, elle couche tous les autres arguments sur son passage. En un sens, elle est injuste.

 

          Sans cesse, je pensais au jour d’après. Le bonheur ne se voit que dans le rétroviseur. Le jour d’après ? Regarde-le. Il est là. A massacrer les espoirs, à rendre l’horizon vain, à froisser les rêves.

 

Lu en décembre 2016

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française

« La maison du chat-qui-pelote » par Honoré de Balzac

          Je pensais avoir toutes l’œuvre de Balzac et en fait, je n’ai que les romans, pas les nouvelles mais sur  « ebooksgratuits.com », il y a l’œuvre intégrale, donc j’ai trouvé mon bonheur… (ou sur  d’autres sites: bibebook.com…)

          Je vous parle aujourd’hui d’une  de ses nouvelles :

 la-maison-du-chat-qui-pelote-honore-de-balzac

 

 Résumé de l’éditeur

 

          Drapier, monsieur Guillaume tient boutique à Paris. Il a deux filles à marier, et prévoit d’unir l’aînée, mademoiselle Virginie, à son premier commis. La cadette, mademoiselle Augustine, va s’éprendre d’un jeune artiste.

          Deux mariages, deux destins opposés.

          Dans ce roman placé en tête de La Comédie Humaine, Balzac traite plusieurs de ses thèmes favoris, les oppositions entre le passé et le présent, la vie d’artiste et la bourgeoisie, la prudence qui dure et la passion qui détruit.

  1.  La Comédie humaine – Études de mœurs. Premier livre, Scènes de la vie privée – Tome I. Premier volume de l’édition Furne 1842

 

Ce que j’en pense :

C’est la première fois que je lis une nouvelle de Balzac dont j’aime beaucoup les romans et c’est une vraie pépite. A travers elle, l’auteur nous décrit l’univers d’un commerçant drapier, sa vie de tous les jours entre sa femme (mariage de raison bien-sûr) ses filles qu’il convient de marier, ses apprentis qui sont prennent les repas en commun, mais doivent quitter la table avant le dessert.

Quel nom étrange pour une enseigne : « La maison du chat-qui-pelote » ! En fait, les chalands portent un nom qui peut nous surprendre, la Truie-qui-file, le Singe-vert, en référence à des animaux exposés autrefois, ou à l’architecture : « Au milieu de cette large poutre mignardement sculptée se trouvait un antique tableau représentant un chat qui pelotait ».

Ce que l’auteur résume ainsi :

   « Afin de rabattre l’orgueil de ceux qui croient que le monde devient de jour en jour plus spirituel, et que le moderne charlatanisme surpasse tout, il convient de faire observer ici que ces enseignes, dont l’étymologie semble bizarre à plus d’un négociant parisien, sont les tableaux morts de vivants tableaux à l’aide desquels nos espiègles ancêtres avaient réussi à amener les chalands dans leurs maisons. »

 

          On a une belle description de ce milieu social où l’argent est dur à gagner, donc se dépense avec modération, où les mariages ont pour but de renforcer le commerce, où la fille aînée doit se marier en premier tant pis si elle est moins belle. Donc tout devrait ronronner, dans ce destin écrit à l’avance. Quelle est la place de l’amour dans le mariage ?

          Un artiste peintre vient modifier le cours des choses, et offrir à la cadette un mariage de contes de fées. Balzac décrit très bien les deux univers que tout oppose, rythmé par le travail, la tenue du commerce pour le faire fructifier et de l’autre l’univers des artistes, nobles de surcroît, insouciants, ne parlant que d’art, fréquentant les salons, dépensant sans compter et vivant sur une autre planète.

          En plus de l’analyse sociologique, l’auteur nous offre une belle réflexion sur le mariage, qu’il soit d’amour ou de raison, le bonheur n’étant pas toujours du côté où l’on croit. « Le bonheur conjugal a été de tout temps une spéculation, une affaire qui demande une attention particulière. », ainsi que de très beaux passages consacrés à l’art.

          On retrouve tout le talent de l’auteur, son amour des détails : la description de la maison fourmille de détails, on la visualise sans problèmes, de même les façons de s’habiller, de se comporter…

          Dans les nouvelles, le style est plus sobre, il n’a pas besoin de diluer (à l’époque les auteurs étaient payés à la ligne), et celle-ci est une gourmandise à déguster, à savourer et qu’on a du mal à lâcher.

          J’aime Balzac, ce n’est un secret pour personne, je l’ai découvert très tôt  avec un coup de foudre pour « Eugénie Grandet », on pourra peut-être me taxer de partialité, mais cette nouvelle est un chef-d’œuvre pour moi.

          Note : 10/10

coeur-rouge-en-3d_21134893

 

 

Extraits :

          Quoique chacun des apprentis, et même le plus ancien, payât une forte pension, aucun d’eux n’eût été assez hardi pour rester à la table du patron au moment où le dessert y était servi

 

          La muette et constante contemplation qui réunissait les yeux de ces jeunes gens par un besoin violent de distraction au milieu de travaux obstinés et d’une paix religieuse, devait tôt ou tard exciter des sentiments d’amour. L’habitude de voir une figure y fait découvrir insensiblement les qualités de l’âme, et finit par en effacer les défauts.

 

           L’artiste la compara involontairement à un ange exilé qui se souvient du ciel. Une sensation presque inconnue, un amour limpide et bouillonnant inonda son cœur.

 

          Tous deux savaient que les plus beaux portraits de Titien, de Raphaël et de Léonard de Vinci sont dus à des sentiments exaltés, qui, sous diverses conditions, engendrent d’ailleurs tous les chefs-d’œuvre.

 

          La violence même de sa passion empêchait le jeune peintre de trouver ces expédients ingénieux qui, chez les prisonniers comme chez les amants, semblent être le dernier effort de la raison échauffée par un sauvage besoin de liberté ou par le feu de l’amour.

 

           L’argent qui vient si vite s’en va de même. N’ai-je pas entendu dire ce soir à ce jeune écervelé que si l’argent était rond, c’était pour rouler ! S’il est rond pour les gens prodigues, il est plat pour les gens économes qui l’empilent et l’amassent. 

 

           Qui dépense trop n’est jamais riche.

 

          Augustine ressemblait alors à un pâtre des Alpes surpris par une avalanche : s’il hésite, ou s’il veut écouter les cris de ses compagnons, le plus souvent il périt. Dans ces grandes crises, le cœur se brise ou se bronze.

 

Lu en décembre 2016

Publié dans Polars

« La fille du train » de Paula Hawkins

J’ai tellement entendu parler de ce livre que j’ai cédé à la tentation :

 la-fille-du-train-de-paula-hawkins

 

 Quatrième de couverture

 

           Depuis la banlieue où elle habite, Rachel prend le train deux fois par jour pour aller et revenir de Londres. Chaque jour elle est assise à la même place et chaque jour elle observe une jolie maison. Cette maison, elle la connaît par coeur, elle a même donné un nom à ses occupants qu’elle aperçoit derrière la vitre : Jason et Jess. Un couple qu’elle imagine parfait, heureux, comme Rachel a pu l’être par le passé avec son mari, avant qu’il ne la trompe, avant qu’il ne la quitte.

          Mais un matin, elle découvre un autre homme que Jason à la fenêtre. Que se passe-t-il ? Jess tromperait-elle son mari ? Quelques jours plus tard, c’est avec stupeur qu’elle découvre la photo de Jess à la une des journaux. La jeune femme, de son vrai nom Megan Hipwell, a mystérieusement disparu…

 

Ce que j’en pense :

 

          Je ne ferai pas un long discours, ce livre qui a été encensé par beaucoup de critiques m’a déçue. Il y a de bonnes idées, notamment prendre en toile de fond le train dans lequel Rachel se rend au travail matin et soir, même quand elle a été licenciée ou la manière dont elle imagine la vie des gens qu’elle voit de sa place, dans son ancien quartier.

          De même, raconter l’histoire en s’exprimant, alternativement, au nom des trois femmes qui sont au cœur de l’histoire est une approche intéressante.

          L’intrigue est intéressante mais en voulant entretenir le suspense, l’atmosphère devient vite irrespirable, on se sent coincé dans le train mais aussi dans l’histoire, on ingurgite au passage des litres d’alcool…

          Si l’intrigue policière m’a laissée sur ma faim, par contre, j’ai bien aimé la façon dont l’auteure aborde le problème de la stérilité, ou de l’infertilité, cette sensation de vide que rien ne viendra combler, la façon dont on envie celles qui ont des enfants, la détresse de se promener seule dans un parc conçu pour les familles, et le jugement de la société.

« Soyons francs, encore aujourd’hui la valeur d’une femme se mesure à deux choses : sa beauté ou son rôle de mère. Je ne suis pas belle et je ne peux pas avoir d’enfant, je ne vaux rien. »

          Elle aborde aussi les ravages que cela peut entraîner dans un couple et la dérive vers l’alcoolisme et ses conséquences sociales et affectives, les troubles de la mémoire qui accompagnent les beuveries et que les tentatives de reconstruction de l’héroïne qui sent bien que quelque chose de grave s’est produit.

          Là encore, l’auteure nous enferme dans ce schéma. Elle soulève des pistes intéressantes mais à force de répétitions, je me suis lassée. Je l’ai terminé mais je n’ai jamais éprouvé de sympathie pour les protagonistes…

          Donc avis très mitigé…

 

L’auteur :

 

Paula Hawkins a vécu au Zimbabwe, en France et en Belgique, et réside désormais à Londres. Elle a été journaliste pendant quinze ans avant de se consacrer à la fiction. « La fille du train », son premier roman a été publié dans le monde entier avec succès. Un film en a été tiré.

 

Extraits :

          Quand on est stérile, on n’a jamais le loisir de l’oublier. Pas quand on atteint la trentaine. Mes amis avaient des enfants, des amis d’amis avaient des enfants, j’étais constamment assaillie de grossesses, de naissances, et de fêtes de premier anniversaire. On m’en parlait en permanence.

          … J’étais encore jeune, j’avais encore du temps devant moi, mais l’échec m’a enveloppée comme un linceul, il m’a submergée, m’a entraînée vers les profondeurs et j’ai fini par abandonner tout espoir.

          Il n’a jamais compris comment je pouvais ressentir à ce point le manque de quelque chose que je n’avais jamais eu.

          Je ne crois pas aux âmes sœurs, mais il y entre nous une compréhension comme je n’en ai jamais ressenti par le passé ou, en tout cas, pas depuis longtemps. Elle naît d’un vécu partagé, de deux personnes qui savent ce que c’est de vivre brisé.

 

Lu en décembre 2016

Publié dans Littérature française

« Un paquebot dans les arbres » de Valentine Goby

Je vous parle aujourd’hui d’un livre autre livre de cette rentrée littéraire 2016:

 un-paquebot-dans-les-arbres-de-valentine-goby

 

Quatrième de couverture

          Au milieu des années 1950, Mathilde sort à peine de l’enfance quand la tuberculose envoie son père et, plus tard, sa mère au sanatorium d’Aincourt. Cafetiers de La Roche-Guyon, ils ont été le cœur battant de ce village des boucles de la Seine, à une cinquantaine de kilomètres de Paris.

         Doué pour le bonheur mais totalement imprévoyant, ce couple aimant est ruiné par les soins tandis que le placement des enfants fait voler la famille en éclats, l’entraînant dans la spirale de la dépossession. En ce début des Trente Glorieuses au nom parfois trompeur, la Sécurité sociale protège presque exclusivement les salariés, et la pénicilline ne fait pas de miracle pour ceux qui par insouciance, méconnaissance ou dénuement tardent à solliciter la médecine.

          À l’âge où les reflets changeants du fleuve, la conquête des bois et l’insatiable désir d’être aimée par son père auraient pu être ses seules obsessions, Mathilde lutte sans relâche pour réunir cette famille en détresse, et préserver la dignité de ses parents, retirés dans ce sanatorium – modèle architectural des années 1930 –, ce grand paquebot blanc niché au milieu des arbres.

Ce que j’en pense :

          C’est une histoire touchante, celle de Mathilde et de sa famille. Le père, Paulot tient, avec son épouse Odile, un bar tabac épicerie, le Balto, dans la proche banlieue parisienne. Il est aux petits soins pour tout le monde, oubliant souvent de faire payer, hébergeant des campeurs gratuitement et faisant danser tout le monde au son de son harmonica. Tout va bien, on est dans les trente glorieuses.

          Ils ont eu une fille Annie, puis perdu leur deuxième enfant un garçon et quand Mathilde arrive, elle ne sera pour son père que le substitut de l’enfant mort. Il ne l’appellera jamais autrement que « petit gars ». Elle vit dans l’ombre de sa sœur qui fait la fierté de Paulot qui la fait danser, alors qu’elle doit se contenter de les regarder.

          Quand la tuberculose frappe Paulot, tout change. La clientèle se fait rare, oubliant tous les services qu’il a pu rendre. Ils deviennent des « Tubards » comme on disait à l’époque, des pestiférés que tout le monde fuit.

          Certes, il y a la Sécurité Sociale, mais ils ne sont pas salariés, et n’ont pas payer de cotisations faute de moyens. Quand il faut partir au sanatorium d’Aincourt, la situation dégénère, Mathilde, qui n’a que treize ans, et son petit frère Jacques sont placés dans des familles d’accueil différentes, tandis qu’Annie se tourne vers le mariage, et ne s’occupe de rien, mise à part elle-même. Elle aura toujours un prétexte pour se dérober, ne pas aller voir ses parents. L’égoïsme dans toute sa splendeur alors que son père l’a toujours privilégiée.

          « C’est une maladie silencieuse, celle de la famille Blanc, au début des années 1960. Un récit en marge, celle de la maladie et de la misère au temps miraculeux de la prospérité, de la Sécurité Sociale et des antibiotiques qui semblent clore l’histoire de la tuberculose. »

          C’est Mathilde qui assume tout, la misère, la faim et que se tient debout, vaillant petit soldat qu’on ne reconnaît jamais, car il est normal qu’elle assume tout, y compris le petit frère… sa famille d’accueil n’a rien à envier aux Thénardier… Elle est adulte avant l’heure, son enfance a été volée et ses parents se comportent quand même comme de grands enfants…

           Valentine Goby nous raconte plusieurs histoires dans ce roman : celle d’une famille qui devient paria, terme vraiment utilisé à bon escient, car issu du mot tamoule « paraiyar » qui signifie hors caste. On l’a oublié car, avec l’arrivée des antibiotiques, de la vaccination, elle est moins fréquente mais n’a pas disparu. C’était le SIDA de l’époque. Son nom faisait peur, provoquait le rejet par crainte de la contamination.

          Les sanatoriums, ces immenses bâtiments, au milieu des forêts,  aux grandes baies vitrées, aux balcons ou verrières face au soleil, comme des « grands paquebots sur les arbres », aussi sont à l’abandon comme celui d’Ainville ou recyclés en maisons de repos comme en Haute Savoie (on les appelait aussi des paquebots).

          On parle de ces années, comme les trente glorieuses, mais elles ne l’ont pas été pour tout le monde, avec la guerre d’Algérie en toile de fond.

          J’ai aimé la façon dont Valentine Goby commence son récit : Mathilde revient en pèlerinage cinquante ans plus tard, ne trouve que ruines, bâtiments abandonnés, tagués et cherche à retrouver ses souvenirs.

          L’auteure s’est inspirée d’une histoire vraie pour nous raconter un destin de femme hors du commun, comme dans « Kinderzimmer » que j’ai bien aimé également. La couverture est très belle. Le style est soigné, parfois lapidaire, avec une ponctuation limitée.

          Note : 8,5/10

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sanatorium_d’Aincourt#/media/File:Sanatorium_Aincourt.jpg

http://www.ledauphine.com/haute-savoie/2015/07/13/les-anciens-sanatoriums-d-assy-des-paquebots-en-face-du-mont-blanc

 

L’auteur :

          Née en 1974, Valentine Goby publie depuis quinze ans pour les adultes et pour la jeunesse. En 2014, elle reçoit le Prix des Libraires pour « Kinderzimmer », paru chez Actes Sud. Passionnée par l’histoire et par la transmission, la mémoire est son terrain d’exploration littéraire essentiel.

          On lui doit entre autres, « Qui touche à mon corps, je le tue » en 2008

         « Un paquebot dans les arbres » est son  douzième roman.

 

Extraits :

          De toute façon, elle est l’enfant chérie, elle pourrait tout ficher par terre son père ne dirait rien, ou bien juste pour la forme… Annie est presque une femme… son corps va bientôt quitter le champ de vision, s’éloigner des parents, de la fratrie, elle n’a aucun une blessure à guérir ici, aucun chagrin qui la retienne ou la force à revenir. Dans cette histoire, Annie est un personnage égoïste, heureux et intermittent. Elle compte surtout en regard de Mathilde, qui dans l’enfance la jalouse follement.

 

          Les statistiques surgiront plus tard, dans les livres d’histoire. Toujours, les points de rupture, les charnières sont fixées à rebours, l’histoire est un coup d’œil jeté par-dessus l’épaule.

 

          …Il déploie note à note un territoire à partager entre eux hors la misère, la maladie, le chagrin, qui ont fait de la maison une île et ne suffisent plus à les cimenter entre eux – ils deviennent des îles les uns pour les autres.

 

          Parce que, contrairement à la mièvre métaphore bucolique d’un romancier que Mathilde lira un jour, la tuberculose n’a pas la grâce, la fragilité, la délicatesse du nénuphar, nulle fleur d’eau ne pousse dans le poumon de Paulot comme dans celui de Chloé chez Boris Vian. La tuberculose est une peste…

 

         La mémoire est une somme d’images vivantes et de fenêtres murées.

 

          Écrire pour répéter le temps aimé, pour le recommencer, le prolonger, le dilater dans le futur  et ce faisant hâter le cours du temps subi pesant comme un battant d’horloge, l’abolir dans l’heureuse nostalgie du ressassement.

 

Lu en décembre 2016

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française

« La dame aux camélias » : Alexandre Dumas fils

          Passant de fréquentes heures dans les salles d’attente de médecins débordés, j’emporte toujours ma liseuse dans mon sac et ce roman m’a accompagné ces derniers temps.

 la-dame-aux-camelias-alexandre-dumas-fils_5013

 

                   Résumé de l’éditeur

          La société bourgeoise du XIXe siècle tolérait qu’un homme puisse entretenir une liaison, aussi ruineuse fût-elle, avec une courtisane, mais en aucun cas il ne devait s’éprendre d’une de ces demi-mondaines. C’est pourtant ce qui arrive à Armand Duval, qui aime dès le premier regard la plus luxueuse d’entre toutes, la séduisante et capricieuse Marguerite Gautier.

          Il confie à un inconnu compatissant cette passion tragique, à l’occasion de la mise en vente des biens de la jeune femme, emportée par la tuberculose : après les premières rebuffades, la belle croqueuse de fortunes l’élit comme amant de cœur, sensible à la sincérité de son amour, si différent en cela des amitiés intéressées qui l’entourent.

          Suivront les intermittences de la douleur, les rares moments de bonheur, la fulgurance de la souffrance puis la vengeance destructrice. À travers ce récit se dessine progressivement le portrait d’une femme ambivalente, qui mêle gaieté et tristesse, candeur et prostitution, et qui, dans sa bruyante solitude, saura finalement se montrer d’une grandeur pathétique, illustrant ainsi le thème cher au romantisme de la prostituée réhabilitée par l’amour et la mort.

 

Ce que j’en pense :

          Je ne vais pas raconter l’histoire, tout le monde la connaît, toujours est-il que j’ai beaucoup aimé lire enfin ce roman grâce au site « ebooks libres et gratuits ». Une belle histoire d’amour, dans ce monde de brutes, cela fait du bien. Je ne l’avais jamais lu, mais j’ai une passion pour Verdi et « La Traviata » fait partie de mes opéras préférés. Ahhhhhhhhhhhh « Libiamo ne’ lieti calici… »,  Pavarotti, Callas…

         L’Incipit est superbe:

« Mon avis est qu’on ne peut créer des personnages que lorsque l’on a beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu’à la condition de l’avoir sérieusement apprise. »

          Marguerite était jeune et belle, arborant ses camélias; elle avait pignon sur rue, mais la tuberculose la rongeait, tel le nénuphar de Chloé de « L’écume des jours » et par amour pour Armand, elle a accepté de perdre le confort que lui apportaient ses protecteurs, fuyant les bijoux et toilettes, les sorties le soir pour  abriter son amour à la campagne.

           Alexandre Dumas fils aborde la différence entre les milieux sociaux, la manière dont réagissaient les gens du monde, les critiques acides, le rôle de l’argent, la difficulté d’échapper à son milieu social… Il nous présente une Marguerite qui s’affirme et veut rester libre, indépendante, quitte à vendre tout ce qui lui appartient.

          J’ai aimé la façon dont le narrateur rapporte l’histoire, avec le long récit d’Armand Duval, décrivant, de belle manière, les splendeurs et les misères de celles qu’on appelait courtisanes, demi-mondaines ou autres qualificatifs. Cette manière de raconter fait penser à « Manon Lescaut» de l’Abbé Prévost : c’est précisément ce livre,  acheté  aux enchères  par le narrateur lors de la vente des biens de Marguerite, qui déclenchera sa rencontre avec Armand…

« Manon était morte dans un désert, il est vrai, mais dans les bras de l’homme qui l’aimait avec toutes les énergies de l’âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l’arrosa de ses larmes et y ensevelit son cœur ; tandis que Marguerite, pécheresse comme Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d’un luxe somptueux, s’il fallait en croire ce que j’avais vu, dans le lit de son passé, mais aussi au milieu de ce désert du cœur, bien plus aride, bien plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été enterrée Manon. »

          Le sentiment amoureux est bien exploré par l’auteur dont l’écriture est simple mais assez belle pour faire rêver le lecteur. On fait, bien-sûr, le rapprochement avec la propre histoire de l’auteur avec Marie Duplessis.

          J’ajouterai au passage que le e-book nous propose une illustration pour chaque chapitre, ce qui lui confère un charme supplémentaire.

           Ce roman m’a plu, mais ce n’est pas un coup de foudre. peut-être l’ai-je lu trop tard, ou alors déçue par rapport à la magie de « La Traviata »…

          Note: 8/10

          Challenge XIXe siècle

           Et un petit clin d’œil à Verdi

 

Extraits :

 

           Marguerite était jolie, mais autant la vie recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu.

          Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes avec qui elles n’auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.

          … pour la femme à qui l’éducation n’a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque toujours deux sentiers qui l’y ramènent ; ces sentiers sont la douleur et l’amour. Ils sont difficiles

          – On dit qu’il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et qu’elle avait des amants qui l’adoraient ; eh bien, quand je pense qu’il n’y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c’est cela qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n’a pas à se plaindre, car elle a sa tombe, et s’il n’y en a qu’un qui se souvienne d’elle, il fait les choses pour les autres.

             Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à ce qu’il veut !

 

Lu en novembre 2016

Publié dans Polars

« Les infâmes » de Jax Miller

          Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai gagné, en échange d’une critique, via le site lecteurs.com  que je remercie vivement, car cela a été une sacrée découverte…

 les-infames-de-jax-miller

 

  Quatrième de couverture

          Freedom Oliver, alcoolique et suicidaire, a passé dix-huit ans à se cacher dans une petite ville de l’Oregon, sous protection du FBI. Hantée par son passé douloureux et la mort brutale de son mari, elle souffre d’avoir abandonné ses deux enfants pour échapper à la vengeance de son beau-frère. En apprenant la disparition de sa fille Rebekah, élevée par un pasteur aux croyances radicales, elle part avec l’énergie du désespoir pour le Kentucky.

          Après tant d’années à se cacher, quitter l’anonymat c’est laisser à son bourreau l’occasion de la retrouver. Et de se venger.

           Entre les paumés magnifiques, les flics indélicats, les dégénérés de sa belle-famille et de dangereux fanatiques religieux, son périple tourne à l’odyssée.

 

Ce que j’en pense :

Dès le début, cela commence fort, avec un prologue intense qui commence ainsi :

 Je m’appelle Freedom Oliver et j’ai tué ma fille. C’est surréaliste, et je ne sais pas ce qui me fait le plus l’effet d’un rêve : sa mort ou son existence. Je suis coupable des deux.    

Freedom, écorchée vive,  m’a plu d’emblée, avec son caractère complètement déjanté, (on le serait à moins avec tout ce qui est arrivé dans sa vie), son alcoolisation parfois massive pour oublier, la façon dont elle stocke les médicaments qu’on lui prescrit afin de les ingurgiter de façon massive le jour où elle l’aura décidé.

Sa vie est difficile, vue sa qualité de témoin protégé depuis que son mari, ex-délinquant reconverti en  flic ripou,   a été tué. Elle a bénéficié d’un non-lieu et c’est son beau-frère qui a été condamné, et ses enfants placés. On lui a offert une nouvelle identité : Freedom Oliver.

« Mais qu’est-ce que j’ai foutu ? Comment est-ce que je me suis retrouvée là, bon sang ? Qu’est-ce que j’ai fait de si mal dans la vie pour que Dieu refuse de l’accorder un seul putain de truc bien ? » Je n’en sais rien. J’ai toujours été du genre à avoir beaucoup de question, mais des réponses, jamais.

Le train-train change quand, au moment où le beauf en question est libéré au bout de dix-huit ans de prison, elle apprend la disparition de sa fille Rebekah.

Evidemment, sa belle-famille sous la férule de la mère obèse, folle droguée, alcoolique et ivre de vengeance, se lance à sa poursuite. Parmi ses quatre enfants, tous nés de père différent, seul Peter, jouant les idiots dans son fauteuil roulant pour tromper sa mère, semble à peu près normal. Ce qui donne des scènes quasi surréalistes, mais tellement vraisemblables de cette Amérique profonde.

          Jax Miller nous entraîne dans cette histoire sur un rythme trépidant, et malgré des scènes violentes cocasses, nous dépeint très bien le milieu des sectes avec cette « Eglise des  Adventistes du Troisième Jour » sous la férule de Virgil Paul, qu’on pourrait qualifier de « fou de Dieu », le père adoptif des enfants de Freedom, auquel Dieu rend visite pendant ses rêves pour dicter sa loi,  avec toutes les manipulations mentales, les sévices au nom de Dieu qui peuvent en découler.

Une belle analyse aussi de la souffrance d’une mère à laquelle on a arraché ses enfants et qui traîne une immense culpabilité qu’elle tente d’oublier dans l’alcool, mais qui se réveille brutalement avec cette disparition, tous les coups sont permis quand on n’a plus rien à perdre. Elle cesse de subir.

          Jax Miller alterne le récit du présent, à la première personne, où chaque chapitre commence par la même phrase : « Je m’appelle Freedom et… », avec le récit des événements passés, dans la vie de chacun. On entre ainsi peu à peu dans leur sphère intime et leurs failles

Elle mène cette histoire avec un rythme intense, endiablé, on court avec Freedom derrière les méchants, et on rencontre des personnages hauts en couleurs, caricaturaux. On  suit avec plaisir d’autres personnages, tels le frère de Rebekah, ou le flic chargé de la sécurité de Freedom, ou Peter. L’auteure donne des indices dès les premières pages, mais on les oublie, pris dans l’action et elle dépeint très bien la violence de cette Amérique où les armes circulent comme des bonbons, comme les drogues et l’alcool.

Ce premier roman est une belle  découverte, car on en sort sonné ; ce n’est pas une grosse claque mais une succession de beignes, comme sur un ring (dont on n’a jamais envie de descendre !) écrit dans un langage très imagé.

          Note : 8/10

 

L’auteur :

          Jax Miller est née à New-York, où elle a grandi et vit désormais en Irlande.

          « Les infâmes » est traduit dans treize langues et a reçu le Grand Prix des Lectrices de Elle et le prix Transfuge du meilleur polar étranger.

 

Extraits :

          Ils ne sont pas rares dans le quartier, les hommes adultes à vivre encore chez leur mère. On pourrait mettre ça sur le compte d’une situation économique pourrie, mais ça se résume souvent à des mères castratrices en quête d’allocations logement et (ou) d’hommes paresseux, deux denrées dont on ne manque pas à Mastic Beach.

 

          Je m’appelle Freedom et j’ai du sable dans les veines.  C’est comme ça que je me sens dans mes phases de surexcitation, quand j’ai la tête qui tourne et que je n’arrive pas à l’arrêter. Ili faut s’attendre à des effets secondaires quand on essaie de suivre le mouvement de la Terre qui tourne sur son axe, un point c’est tout.

 

          Les psychotiques font de mauvaises choses parce qu’ils ne peuvent pas s’en empêcher ; ils ne comprennent pas que c’est mal.  Les hommes diaboliques font de mauvaises choses précisément parce qu’ils savent que c’est mal, alors qu’ils pourraient s’en empêcher.

 

          … Un endroit  si arriéré que la recherche de la justice y est devenue une injustice en elle-même… Un endroit où la grâce divine est devenue une arme de répression et d’asservissement manipulée par les hommes en position d’autorité, grosses légumes dans un petit potager qui n’ont rien de mieux à faire que rester chez eux à gonfler leurs egos  et s’astiquer la trique dans leurs délires de grandeur.

 

Lu en décembre 2016